Vers que l’on cache aussi bien aux camarades qu’aux maîtres, car la littérature latine a seule droit de cité au collége.
En troisième, ces passions douces tournent au brutal. Pigault-Lebrun et Paul de Kock sont feuilletés avec transport, les passages équivoques sont disséqués jusqu’à l’os, les réticences sont complétées avec une prodigieuse fécondité d’imagination. Quelques tentatives sont faites pour fumer des feuilles de tabac roulées dans le papier-chandelle distribué au collége, et je ne dirai pas où on le fume pour absorber l’odeur par un système homéopatique (similia similibus). Précaution inutile du reste! car de funestes résultats décèlent infailliblement le coupable.
Le seconde est petit-maître, il se fait friser le dimanche quand il sort et met des gants. Faublas et Casanova courent sous son chevet; ces lectures dangereuses troublent son imagination et brûlent ses sens, aussi il en est dont on peut dire comme de Jehan de Frollo: «Ses débordements, horreur dans un enfant de seize ans! allaient souventes fois jusqu’à la rue de Glatigny.» Une dame galante, quand les doguins ou les perruches ne sont pas à la mode, se charge quelquefois de son éducation, ou bien quelque grisette découplée à qui il promet sérieusement mariage pour sa majorité. C’est alors qu’on voit éclore des satires mordantes sur la fragilité des femmes. C’est aussi à cette époque qu’indigné de voir la France indigente de poème épique, l’écolier se met résolument à l’œuvre pour en doter la nation.
La rhétorique est divisée en deux sections: les vétérans et les nouveaux. Les vétérans sont sordides et négligés comme des savants; ce sont des élèves consciencieux, mais routiniers; pauvres diables confinés dans les colléges; à qui le monde n’a pas envoyé ses rayonnements; qui ont pour maîtresse Didon et Lavinie, lisent La Harpe et les modèles de littérature, écrivent sur leur bannière: Racine, et rompent des lances contre Victor Hugo. Entre eux et les nouveaux il y a schisme. Ceux-ci poursuivent de leurs huées le pédantisme de ces embryons de savants et leur zèle courtisan. Le nouveau a des principes de moustache, des gants blancs, des éperons, un cigare qu’il jette sur le seuil du collége. An lieu de lire Horace et Virgile et de s’occuper de discours latins, il se forme le style dans la lecture des romans, et apprend l’éloquence dans les journaux qui rapportent les séances de la chambre. Les moins hardis font des vaudevilles.
Le philosophe ne s’avoue membre du collége qu’en rougissant; il s’y rend en amateur, et change les classes en promenades par un beau jour de printemps ou d’automne. Il a deux routes à suivre: ou bien, fils de famille, dandy, il siége aux stalles de l’Opéra et chevauche au bois de Boulogne: ou bien il prélude à la vie d’étudiant en copiant ses allures négligées, sa pipe chargée de caporal, et ses assiduités à la Chaumière. Il est libre et flâneur émérite, mais l’examen jette de l’ombre sur ses joies: son admission au baccalauréat clôt son existence d’écolier et notre sujet, et nous ne le prolongerons pas jusqu’à la biographie de l’étudiant, car ce serait de la témérité après le portrait minutieux qu’une plume exercée a peint, comme chacun sait, avec un rare bonheur et une merveilleuse fidélité dans les pages de ce recueil.
Voilà quelles sont les différentes physionomies de l’enfant et du jeune homme dans nos écoles et nos lycées, mélange de vices et de qualités, et comme la statue du Scythe Babouc, formé de pierres précieuses et d’argile. Nous l’avons dépeint d’après des souvenirs récents, et si la critique vient mettre en pièces le moule de notre pensée, en accuser les formes irrégulières et nous crier:
Tu chantes faux à rendre envieuse une orfraie,
nous lui répondrons comme le Gracieux à Laffemas:
Maître, le chant est faux, mais la chanson est vraie.
Henri Rolland.