Les jours se suivent ainsi avec une régularité désespérante, mais le dimanche ouvre miséricordieusement les portes aux captifs que des pensums ou des retenues n’ont pas atteints. Le cœur tressaille lorsque l’exeat contresigné dit, Sésame, ouvre-toi, et que, debout sur le seuil, on met le pied dans cette rue animée où tout un monde bourdonne, où l’on va se mêler à la foule pendant quelques heures de liberté. Aussi la retenue est une grande puissance du maître: c’est un frein à l’indocilité, un aiguillon à la paresse; aussi pour conquérir cette précieuse sortie on subit toutes les exigences, et pourtant elle entraîne une triste, mais naturelle conséquence: la rentrée.

Le jeudi est au dimanche ce que le reflet est à la lumière, car la pâle liberté qu’il donne est illusoire. Elle consiste à circuler dans les promenades publiques, en rang, deux à deux, captifs au milieu de ces gens libres. Des marchands de gâteaux, de massepains, de fruits, les escortent avec les prières les plus pressantes, les insinuations les plus adroites; mais la règle défend d’acheter, et le pion fixe sur tous son œil d’Argus comme un douanier vigilant: personnification humaine du châtiment qui attend la chute.

Outre ces jours réservés et les fêtes religieuses, les écoliers ont encore leurs fêtes particulières. La Saint-Charlemagne, qui convie à un banquet annuel l’élite des lycées; la distribution des prix, épilogue de l’année scolaire, préface des vacances, et à ce double titre accueillie avec transport. On a trop souvent tourné en ridicule le pédantisme des maîtres, la partialité qui s’y déploie, l’improvisation méditée à l’avance, la solennité de la cérémonie, l’inévitable comédie de Ducerceau, l’orgueil des parents et des lauréats, le désespoir et la morne attitude des vaincus, pour que nous voulions nous y appesantir; nous dirons seulement qu’on avait voulu en faire un moyen d’émulation, et que les directeurs en ont fait une réclame pour leurs établissements.

Nous avons décrit la physionomie ordinaire de l’écolier, nous avons fait l’historique de sa journée, mais l’on doit comprendre que son caractère et ses habitudes, à une époque de progrès et de développement, doivent se modifier et s’altérer à mesure que son accession au monde devient plus immédiate. Ce sera donc compléter le tableau, que de suivre année par année ces modifications, ces changements dont nous avons été obligés de confondre les nuances dans un portrait général.

En neuvième et huitième, c’est le bambin en blouse qui le matin traverse la rue avec un panier d’osier, dans lequel reposent deux tartines tendrement accolées, et dont le couvercle béant donne passage au goulot d’une bouteille d’eau, ou d’eau rougie. Je signale le panier d’osier au premier chef, parce qu’il joue un grand rôle dans ces premières années. Il est l’agent nécessaire des dînettes, le thermomètre des amitiés de cet âge. Dans ces classes, le maître est despote avec impunité, il impose par le regard, par la voix, il fait trembler toutes ces petites créatures; la férule (que quelques vieillards regrettent à tort) se retrouve pour meurtrir ces mains délicates. Mais quand vient le soir, pénitences et bonnets d’âne, Chapsal et Lhomond, Epitomé et Selectæ, tout est oublié, les élèves sortent en essaims bourdonnants, font en passant la nique à l’épicier, lui volent ses pruneaux et crachent dans ses barils de sardines. Ils rapportent à leurs familles des billets de contentement, et quelquefois (ô decus>) la médaille.

La septième est la porte par où l’on entre au collége; les septièmes sont les plébéiens du lycée; ce sont eux que l’on voit à la tête des phalanges, salis, déchirés, crottés, noircis d’encre, pliant sous le faix de livres innombrables. Le septième est le bouc émissaire d’Israël; les élèves le traitent avec une dédaigneuse pitié, les pions le rudoient, les professeurs le criblent de pensums et de devoirs; car, par la manœuvre la plus intelligente, les devoirs s’éclaircissent en proportion des progrès et de l’avancement. Les connaissances littéraires du septième se bornent à Berquin et à Robinson Crusoé, et il reçoit en prix Numa Pompilius ou les Aventures de Télémaque.

S’il est quelqu’un de plus orgueilleux que le premier, c’est certes l’avant-dernier. Le sixième en est la preuve. Nous parlions tout-à-l’heure du dédain des grands envers les septièmes: de sa part il y a mépris, il y a l’arrogance ridicule d’un subalterne envers le nombre restreint de ses inférieurs. Pourtant le sixième diffère à peine du septième, comme lui il manipule des boulettes, il édifie des cocottes, et couvre ses cahiers de bons-hommes; comme lui il accueille avec transport les livres neufs, proscrit la blouse, mais reste fidèle à la collerette, partage les amours de Némorin pour la gracieuse Estelle, et les terreurs de Robinson dans son île.

La première communion est ordinairement du domaine de la cinquième et répand sur cette année un parfum de béatitude. On s’isole des conversations profanes, on se montre au doigt comme un phénomène étrange l’écolier de philosophie que le bruit public accuse d’une maîtresse; on rougit, on balbutie quand sous le doigt, en expliquant Quinte-Curce, se rencontre un mot tel que pellex ou scortum. Le Mois de Marie, le Pensez-y bien, les Histoires édifiantes ajournent les romans et les pièces de théâtre.

En quatrième, le voile officieux que la religion avait jeté sur les yeux est soulevé peu à peu: l’oreille s’habitue aux propos obscènes, la pensée s’enhardit au désir. Ceux qui ne suivent pas ce progrès sont qualifiés d’innocents, et il n’est pas de mauvaise plaisanterie qu’on épargne à leur naïve simplicité. C’est l’âge des amours pour de jolies cousines, ou pour les femmes de trente ans; amours bucoliques, s’il en fut, semés de soupirs et d’extases. La poésie vient prêter ses ailes à ces inspirations platoniques. Les satires contre les pions, écrites avec les secours de toutes les divinités mythologiques, font place à des strophes mystiques, à des stances élégiatiques:

Oh! c’est toi, toi sylphe, ange avec un nom de femme,
(Que sur mon chemin comme un joyau j’ai trouvé),
Étoile dans ma nuit! que reflète mon âme.....
Oh! c’est toi que j’avais rêvé!...