A tout ce que nous venons de dire, qu’on ajoute un grand amour pour le jeu, l’étourderie ordinaire de la jeunesse, un fonds de malice nationale, et l’on aura le caractère de l’écolier, chez qui, comme l’on voit, les défauts l’emportent singulièrement sur les qualités; mais du moins ils n’excluent pas la bonté du cœur, l’amour du bien au fond de l’âme, et, combattus incessamment par les soins de la famille, ils disparaissent avec l’âge et les progrès du discernement.
Il est une manie que je n’oublierai pas de mentionner en parlant de l’écolier, c’est celle d’élever des animaux. Quand la règle n’est pas trop sévère, on tient en cage quelques pierrots, quelques pies; dans le cas contraire, on cloître des vers à soie dans sa baraque, et ce n’est pas une tâche facile que de leur procurer des feuilles de mûrier, et de les empêcher d’être confisqués par les pions; mais si le bienheureux écolier s’épanouit sous la domination bénigne d’un pion bon enfant, une paire de souris blanches trouve un asile hospitalier dans son pupitre. Il faut voir alors avec quel soin, avec quel amour il choie ses jeunes élèves; quelle jolie petite calèche il sait façonner avec les couvertures de ses grammaires, pour y atteler son couple chéri; comme les bandelettes de cuir de sa casquette se transforment en harnais élégants, et avec quels yeux d’envie ses camarades dévorent son triomphe! Si ces béatitudes lui sont interdites, l’écolier se console avec les hannetons, les biches, les cerfs volants et autres lamellicornes. C’est alors qu’il déploie avec un rare bonheur ses heureuses dispositions pour le dessin et l’histoire naturelle; soit qu’il transforme ces malheureux coléoptères en prédicateurs dans leur chaire, ou bien encore en combattants bariolés de diverses couleurs et armés d’allumettes, soit qu’il leur applique sur le dos un morceau de carton figurant quelque larve satanique: quelle est sa joie, quand le pion stupéfait recule devant ce promeneur qui prélasse son travestissement au beau milieu de l’étude, et procure d’ordinaire à toute la classe la faveur d’une retenue générale!
L’écolier est un sujet d’études curieuses: ses sentiments, ses passions n’ont pas encore appris à se cacher sous un masque, elles se dissimulent mal sur ce visage inhabile. Vous voyez à nu toutes ces dispositions de jalousie, d’envie, de sot amour-propre que l’homme du monde ne laisse pas transpirer au dehors. L’émulation tant vantée de l’instruction commune sert admirablement à développer ces instincts honteux. Dans une lutte d’intelligences rivales, le vainqueur a en partage un orgueil misérable, le vaincu une basse envie qui cherche à rabaisser le talent de l’adversaire, ou à attaquer comme entaché de partialité l’arrêt du juge. Ce sont ces considérations qui font du piocheur un être peu aimé. On rit de ses angoisses dans l’incertitude d’une lutte, de son dépit après la défaite, de sa méfiance comique qui guette les regards plagiaires des voisins; on est enchanté qu’il soit vexé et qu’il bisque. On trouve odieux son égoïsme; et pour ne pas avouer une infériorité humiliante, on convient entre soi «que les succès du collége sont loin d’être décisifs pour évaluer la portée intellectuelle; que tel ou tel est très fort en thème et n’est qu’un sot, et qu’en définitive ces météores éclatants qui ont brillé dans l’enceinte du lycée vont s’éteindre dans quelque petite ville de province, où ils déposent leur auréole lumineuse pour prendre en main l’aune héréditaire.»
Je ne terminerai pas ce portrait général de l’écolier sans signaler la position précaire des boursiers, pauvres diables auxquels le pion se croit en droit de demander un travail plus soutenu, une conduite plus régulière que celle des autres, pour mériter la faveur dont ils sont gratifiés. En pension, les boursiers n’existent pas, mais, par une manœuvre intéressée, les directeurs donnent une éducation gratuite à des enfants sans fortune; bien entendu que ces actes de bienfaisance sont étalés avec ostentation et répétés cruellement aux oreilles de ceux qui en sont l’objet, s’ils ne la récompensent pas par des succès aux cours publics.
L’écolier se lève à cinq heures en été, à cinq heures un quart en hiver; la cloche l’arrache au sommeil, aux songes où il rêvait de la famille; aussi la cloche est peu populaire. Après la révolution de juillet une réaction militaire s’opéra dans les colléges, la proscription de la cloche fut obtenue, et le tambour l’a remplacée, mais non dans les pensions, ni dans les pensionnats de demoiselles. L’écolier reste couché, en la maudissant, jusqu’à ce que les vibrations en soient éteintes; alors il se lève les paupières gonflées, bâillant et se tirant les bras; il s’habille à la hâte, et pour gagner les quartiers traverse demi-vêtu des corridors où un vent glacial circule. Après la prière on procède à des mesures hygiéniques de propreté, dont l’écolier use avec modération, surtout en hiver où l’eau des ablutions est glacée. Après le laps de temps accordé, chacun prend place devant son pupitre, et en exhume les livres nécessaires; le pion s’asseoit magistralement dans sa chaire, qui domine les tables, et d’où il peut surveiller les élèves. Le matin est ordinairement consacré aux leçons; chacun tour à tour, après un travail de mémoire plus ou moins long, vient les réciter au maître sur un ton monotone et chantant, avec des hésitations, des répétitions, des ânonnements entre-mêlés d’un euh! euh! fort divertissant pour le patient qui suit sur le livre. Qu’on juge de la position d’un homme contraint d’écouter pendant plusieurs heures des lambeaux de latin ou de grec, épiant chaque élève pour ne pas se laisser tromper par les ruses usitées en pareil cas, telles que, lire sur son voisin, coller la page sur la chaire ou dans une casquette, se faire aider d’un souffleur, écrire la leçon sur ses ongles et ses doigts; et qui, la tête alourdie, ne quitte cette tâche que pour retomber dans une récréation bruyante où il doit jouer le rôle de surveillant. A cette récréation le déjeuner vient faire une agréable diversion. Chacun est mis en possession d’un énorme morceau de pain (heureux celui que le hasard gratifie du croûton, morceau par excellence, pétitionné par tous les gourmets)! Les élèves dont la baraque est approvisionnée creusent dans leur portion un sépulcre énorme où s’ensevelissent les confitures ou le beurre salé; puis tous se divertissent en hâte comme des gens pressés de jouir. De nouvelles heures de travail succèdent à un court moment de plaisir, et se prolongent jusqu’au dîner, qui a lieu au milieu de la journée. Nous ne parlerons pas de la parcimonie, de la négligence qui président ordinairement à la partie culinaire dans une pension, chacun peut consulter ses souvenirs et se rappeler l’abondance, eau rougie dans sa plus simple expression et dont le nom est la critique amère; les potages lymphatiques, les haricots nageant dans une sauce limpide:
Apparent rari nantes in gurgite vasto;
et toutes les plaisanteries sur les divers plats du réfectoire; mais nous dirons en passant combien nous semblent odieuses ces spéculations qui attaquent le bien le plus précieux, la santé, et combien seraient nécessaires des mesures qui garantiraient aux internes une nourriture simple, mais saine. On nous dira que l’Université envoie un inspecteur dans les établissements pour juger du personnel, de l’ordre intérieur, du bien-être matériel, de même qu’elle envoie un examinateur pour s’assurer du progrès intellectuel et des avantages du mode adopté d’enseignement; mais à cela nous répondrons que l’on donne au dernier des machines dressées par demandes et par réponses; qu’au premier on fait goûter le bouillon de madame, et boire le vin des demi-bouteilles accordées journalièrement aux maîtres, que devant tous deux on joue une comédie.
Après le dîner, un intervalle d’étude sépare du repas de quatre heures, fidèle reproduction de celui du matin: du pain, de l’eau; et la cloche rappelle de la récréation au travail, jusqu’à la fin de la journée. L’approche de la nuit fait allumer des quinquets, dont je ne saurais peindre la malpropreté, la piètre et fumeuse lueur. C’est le moment où les poëtes de collége trouvent leurs inspirations, car le soir, le silence du dehors et du dedans, la fatigue du jour qui concentre la pensée, ont le singulier privilége de donner une certaine exaltation aux idées. Vient enfin l’heure du sommeil, heure favorite où, après un souper indigeste, l’écolier reprend la possession de lui-même. Tapi sous les draps, on trouve une chaleur bienfaisante, que l’on ne peut se procurer dans la journée avec un poêle de fonte aux flancs vastes comme ceux du cheval de Troie, où quelques bûchettes noircissent sans se brûler à la flamme. On peut penser, s’absorber dans ses rêves et ses souvenirs, sans qu’un pion crie à l’inaction, et le sommeil vient continuer en songe ces douces pensées.