L’écolier a d’abord la tête ombragée d’une casquette, laquelle est ornée d’une visière démesurée que le possesseur taille en dentelle à sa fantaisie avec un eustache, pendant ses heures de loisir. La visière n’est perceptible que pendant les premiers jours de la possession de la casquette: un prompt divorce fait justice de cet accessoire incommode. Un col de chemise chiffonné s’échappe inégalement de la cravate noire qui est jetée négligemment autour du cou, et dont les bouts, après un nœud préalable, retombent sur la poitrine. La blouse est l’habillement le plus ordinaire de l’écolier pendant les premières années des classes, mais ce costume enfantin est bientôt remplacé par un de ces habits ambigus qui participent à la fois de la veste et de l’habit. Les manches en sont courtes, étriquées: l’étoffe, usée jusqu’à la trame, se contracte entre les coutures: elle est mouchetée de taches monstrueuses: le collet est fripé, les parements sont graisseux (quelques-uns enserrent précieusement leurs avant-bras dans des manches de percaline, mais on les flétrit du nom d’épiciers). A la boutonnière pend une ficelle élégante qui soutient la clef du pupitre ou de la baraque. Vient ensuite le gilet, trop court, demi-attaché, faute de boutons, qui semble se séparer avec horreur du pantalon, tant est grande la distance qui laisse entrevoir des bretelles de lisière, et donne à la chemise un interstice favorable pour se produire: le gilet est un vêtement de passage; il disparaît avec les premières chaleurs de l’été. Le pantalon témoigne de la croissance de son maître; il laisse à découvert des bas indigo qui se perdent dans des souliers informes, au cuir inflexible, aux semelles épaisses, aux clous acérés. Des livres maculés, déchirés, sont artistement ficelés et pendent sur l’épaule. Quelquefois on leur substitue un vaste carton vert bourré de livres, maintenu par une corde en bandoulière sur la poitrine. Il est inutile d’ajouter que les gants sont proscrits. Un écolier qui s’aviserait d’en mettre serait appelé fat pour ce raffinement de coquetterie.

LE COLLÉGIEN

Un des mérites les plus saillants de l’écolier, c’est l’effronterie: au moyen de cette précieuse qualité il dément sans rougir une accusation, lors même qu’il est collé en flagrant délit: «Vous causez, monsieur!» Il interrompt la phrase commencée avec un voisin, et répond avec énergie un Non où l’expression d’un étonnement hypocrite se mêle à l’accent de l’innocence injustement soupçonnée. Pour s’excuser d’une infraction à la règle disciplinaire, il sait aussi construire avec promptitude une gausse dont un expert chercherait en vain le côté faible. Il est donc essentiellement menteur, et à tel point que la franchise est considérée comme une preuve d’idiotisme, et le mensonge comme un accessoire nécessaire, dont le succès a le double avantage de détourner une punition et de duper un pion.

Car l’écolier se fait gloire de combattre le maître d’études. On respecte celui-ci dans les colléges, où c’est presque un fonctionnaire public, où il s’étaie du formidable proviseur, qui n’hésiterait pas à renvoyer un élève indocile; mais dans les pensions, l’exil du coupable diminuerait d’autant le revenu du directeur; aussi l’écolier, fort de cette considération, entretient soigneusement une lutte avec le pouvoir, lutte aussi haineuse, aussi acharnée que celle de Guelfes et des Gibelins, lutte qui se poursuit de génération en génération, et fait couler des flots d’encre. L’élève y met son indocilité, ses dispositions hargneuses, ses moqueries tracassières, son opposition d’inertie; le maître y pèse de toute l’autorité qui lui est dévolue, et de sa prodigalité dans la répartition aveugle des pensums, des retenues et des mauvais points. Ce dernier est d’ordinaire un fils d’artisan, qui sort du collége avec des connaissances à peine ébauchées, et un profond dédain pour les travaux manuels de son père. Avec cet immense orgueil qui est le privilége de l’ignorance, il s’assied au faîte par la pensée; mais vient le jour où son incapacité se révèle, jour de déchéance où, simple soldat, il revêt les épaulettes de laine dans la milice de l’instruction publique: il devient pion.

Sa position varie suivant son caractère. S’il est ce qu’on appelle un pion bon enfant, il est traité comme le soliveau de Phèdre, ce roi inerte que les grenouilles, ses sujettes, couvrent de boue et de fange: on le raille, on le berne, on le trompe, on le hue, on l’insulte; il n’est aucun excès qu’on ne se croie permis dès qu’il y a indulgence plénière et impunité. La classe alors est un foyer de désordre; des causeries actives, des dérangements continuels, des querelles commencées avec la langue, terminées avec le poing, viennent y jeter le trouble. Les avertissements bienveillants du maître sont accueillis par des huées. L’écolier ne sait pas user, il ne sait qu’abuser: aussi il arrive ordinairement que le pion aigri fait succéder une rigueur inusitée à son humeur débonnaire: il devient chien.

Se montrer impertinent et raisonneur envers le maître, lui jeter au visage des épithètes injurieuses, avoir avec lui une affaire, c’est un titre d’honneur pour un écolier. Celui qui ose affronter la tyrannie est généralement estimé de ses condisciples, il est de toutes les parties, de tous les jeux, il a de nombreux copains. Être copain, c’est se joindre par une union fraternelle avec un camarade, et mettre en commun jouets, semaines, confidences, tribulations; c’est une amitié naïve et vraie, sans arrière-pensée d’égoïsme ou d’intérêt, qu’on ne trouve guère qu’au collége.

Les autres défauts capitaux de l’écolier sont la paresse et une intempérance fabuleuse de langue; il n’est pas de lazzarone qui se livre avec plus de délices aux charmes du dolce far niente; il n’est pas de nonne ou de perroquet disert, instruit par une vieille femme, qui ait un pareil épanchement de paroles; ce sont deux hydres aux cent têtes que les pensums et les retenues terrassent vainement. Ce n’est pas seulement la paresse qui trouve l’oubli des devoirs dans des distractions frivoles; c’est la paresse inerte, brutale, la paresse qui fait de la machine humaine une horloge arrêtée, la paresse du sauvage qui tient dans une léthargie absolue les ressorts de la pensée et de l’action. Cet amour du babil, que nous signalons, est un trop-plein qui déborde, ou plutôt une inondation immense devant laquelle il faut se résigner et croiser les bras; c’est comme les économies d’un muet qui a recouvré la parole.

Les dispositions querelleuses que l’écolier témoigne envers ses supérieurs se retrouvent dans leurs relations mutuelles. On sait qu’il n’est pas de plus grand plaisir que celui de houspiller un nouveau, pauvre provincial engourdi que chacun s’empresse de tourmenter. La taquinerie est l’arme du faible qui, par ses provocations, blesse des susceptibilités: indè iræ! de là des combats grotesques. Dès que deux combattants se prennent au collet, on accourt, un cercle se forme, cercle animé d’où partent des interpellations.—Tape dessus, va!—soigne-le;—des huées ou des applaudissements, suivant qu’un pochon bien appliqué vient nuancer un œil ou foudroyer un nez. Le pion joue ici le rôle des dieux d’Homère, il intervient, et envoie vainqueur et vaincu expier en pénitence victoire ou défaite.

La gourmandise a aussi une place d’honneur dans le cœur de l’écolier; mais comme c’est un vice réclamé par les moutards, la honte de paraître gueulard comme eux en arrête la manifestation parmi l’aristocratie. Elle consiste chez les petits à faire entre eux un échange de provisions, à chiper quelques friandises, et à faire une consommation fanatique de croquets et de sucre d’orge, dits suçons. Ces derniers sont d’un puissant secours contre la longueur des soirées d’études. Plus tard, les instincts gastronomiques se modifient et viennent comparaître devant Félix, le dimanche, jour de sortie.