L’écolier n’est pas seulement un type, c’est un principe. L’école, c’est le creuset où s’élabore l’avenir d’une génération, où fermentent toutes les imaginations que la science éclaire de sa flamme vive, et dont elle fait ou un métal commun qu’on rejette, ou un joyau précieux qui éblouit. Par le mot ÉCOLIER nous entendons tout ce qui reçoit un enseignement, depuis le bambin déguenillé qui épèle l’alphabet sous le doigt d’un frère ignorantin, jusqu’au dandy de philosophie, qui, sur les gradins d’un cours public, écoute avec une complaisance nonchalante les dissertations filandreuses du professeur sur Locke, Hobbes ou Spinosa.
Il nous suffit d’avoir indiqué seulement les disciples des frères et de l’enseignement mutuel; leur carrière scolastique n’est pas assez étendue pour trouver une longue place ici. Après quelques éléments plus ou moins incomplets de lecture, d’écriture et d’arithmétique, ils revêtent, pour la plupart, le tablier de cuir ou de serge, attribut des apprentis. Nous nous occuperons spécialement de cette jeunesse d’élite qui consacre ses plus belles années aux études sérieuses, et qui fournit des écrivains, des médecins, des légistes à la société, des orateurs à la tribune, des hommes de talent et de savoir à la nation.
Le collége autrefois était un bâtiment triste et sombre, avec des murs épais et des fenêtres hérissées de barreaux. Au dedans, un silence de cloître, de vastes solitudes, des grilles au lieu de portes, des guichets derrière lesquels un œil sournois observait, des corridors ténébreux où l’on voyait des ombres noires aux visages renfrognés se glisser le long des murailles. Puis, c’étaient des châtiments terribles, une concurrence de sévérité qui fait hésiter les vieillards entre les Oratoriens et les Bénédictins, mais dont les Joséphistes emportent le prix. Maintenant la physionomie du collége est moins austère; c’est une maison blanche et riante, que les rayons du soleil inondent à pleines croisées; ce sont des salles aérées, un jardin dont les arbres touffus tendent au-delà des murs leurs rameaux, comme des bras, au père de famille. Le correcteur, bourreau grotesque, acteur nécessaire du système pénitentiaire vieilli, a disparu. Ce n’est plus le régent en habit noir, aux sourcils froncés, à la physionomie d’inquisiteur; c’est un directeur aimable, empressé, quasi-galant, mielleux comme un prospectus, qui promet bien-être, soins paternels, nourriture saine et abondante. Certes, il y a progrès du passé au présent, mais trop souvent cet extérieur séduisant n’est qu’un appât de plus: à l’intérieur la spéculation siége; la parcimonie ou l’incurie arrêtent la réalisation de réformes utiles.
Dans les colléges comme dans les institutions particulières, il y a deux sortes d’écoliers: le pensionnaire et l’externe. L’externe, c’est l’être envié, l’être heureux qui a un pied dans ce monde du dehors que le pensionnaire ne fait qu’entrevoir. A celui-là la liberté d’action, les dissipations, la vie extérieure, les plaisirs de la ville, l’intimité de la famille, les soins affectueux; à l’autre, la dépendance complète, l’uniformité monotone des devoirs journaliers, la limite d’horizon, l’isolement. Aussi le pensionnaire livré à lui-même, malpropre, chagrin par la répercussion de son malaise physique sur son malaise moral, ressemble aussi peu à l’externe, enfant gai, allègre, coquettement vêtu, que ces chiens mal soignés, de mauvaise humeur, assis tristement près du foyer, à la levrette fringante, folâtre, qui bondit sur ses souples jarrets. L’externe devient un lien qui rattache le pensionnaire au monde dont on l’isole: c’est lui qui importe les balles, les toupies, les jouets de toutes sortes, et surtout les provisions qui changent en régal le sobre ordinaire des colléges à deux repas du jour. C’est lui aussi qui introduit ces délicieuses brochures que l’on dévore à l’ombre d’un dictionnaire, tandis qu’un livre est hypocritement ouvert au sommet d’un pupitre, et que la main semble tracer des caractères sur le papier.
Cette distinction des élèves en pensionnaires et externes est une distinction de fait, de laquelle résultent deux nuances bien tranchées. Les professeurs établissent encore deux catégories, celle des élèves forts dans leurs classes, des travailleurs, et celles des faibles, qu’on flétrit du nom de paresseux (en style technique, les piocheurs et les cancres); car la faiblesse est toujours considérée comme provenant de la paresse et non de l’incapacité, vu que le directeur déclare indistinctement à chaque parent que l’enfant a des moyens. Mais l’écolier n’admet pas cette classification: la paresse est un fruit savoureux dont il se gorge avec trop de délices pour en faire une cause de dégradation. Il établit la supériorité de la force brutale, de la force matérielle, de la loi du coup de poing, sur la force intellectuelle qu’il méprise, le plus souvent par impuissance. Cette aristocratie est encore assez bien entendue, en ce que le partage de la force appartient ordinairement aux plus avancés en âge, et partant en études, de sorte que la considération croît en proportion de l’élévation des classes. Au reste, si l’insolence envers la roture peut être admise comme preuve de noblesse, cette aristocratie en est possédée au plus haut degré, et l’égalité tant vantée du collége n’existe pas réellement. Ces patriciens superbes comprennent toute la plèbe qui les entoure sous la dénomination injurieuse de moutards ou de mômes, et se livrent à leur égard à des extorsions et à des abus de pouvoir qui caractérisent un despotisme effréné.
Sous le rapport physique, généraliser la physionomie de l’écolier est difficile; néanmoins, suivant le point de vue ordinaire, nous lui accorderons une expression espiègle, des yeux hardis, un sourire perpétuel sur les lèvres, un nez retroussé à la Roxelane, indice de la malice et de l’effronterie; des joues roses, des cheveux autrefois en vergette, mais qu’on a soin maintenant de laisser croître, depuis qu’une ordonnance ministérielle a précisément ordonné le contraire. Les vêtements sont une partie trop intégrante de l’écolier pour que nous n’en fassions pas mention. On comprend que nous allons parler de l’interne de pensionnat, et non de l’interne du lycée, où la coupe de l’habit est invariable.