CI COMMENCE LE QUART
LIVRE DES GRANDES
CHRONIQUES.

I.

ANNEE 584.

Comment le roy Gontran otroia son royaume au roy
Childebert son neveu après sa mort
.

[489]Après ces choses, le roy Gontran manda au roy Childebert son neveu que il venist au parlement qui avoit esté pris par commun accort. Le roy Childebert vint à tout grant plenté de ses barons, et le roy Gontran d'autre part. Quant le parlement fu assamblé, le roy Gontran commanda que les messages le roy Gondoald fussent amenés avant, en la présence de tous: lors leur fu commandé que ils racontassent leur message, ainsi comme ils avoient fait devant. Quant tout l'eurent par ordre récapitulé, puis y eurent ajousté que Gondoald avoit saisi tous les trésors que le roy Chilperic avoit donné à Rigonde sa fille en mariage, quant il la dut envoier au roy d'Espaigne, et que il avoit dit aucune fois que il estoit retourné en France des parties d'Orient par l'enhortement Gontran-Boson; et quant ils confessèrent après que les barons du royaume Childebert savoient bien toutes ces choses, les deux rois chaïrent en soupeçon et pensèrent que, pour ce, n'estoient pas venus à ce parlement aucuns des barons du règne Childebert.

[Note 489: ] [(retour) ] Aimoin, lib. III, cap. 68.

Le roy Gontran tendi à son neveu une hanste[490] qu'il tenoit, et lui dit ainsi: «Biau très-dous neveu, par ce signe pues-tu savoir que tu règneras après moi en mon règne; je te baille mon povoir et la seigneurie de toutes les cités de ma terre, et veuil que tu en ordonnes et faces tout à ta volenté comme des tiennes choses: si te souviégne bien que il n'y a demeuré que toi et Clotaire mon autre neveu de toute notre lignée.» Quant il eut ce dit devant tout le peuple, il trait à une part son neveu pour conseillier d'aucunes choses: moult le pria qu'il ne révélast à nului ce que il lui diroit. Lors l'instruisit et enseigna à qui il se devoit conseillier de ses besoignes et de son royaume gouverner, lesquels il osteroit de son conseil, et ès quels il se fieroit pour garder son corps et sa santé; puis lui dit que il se gardast des agais et malice Brunehaut sa mère[491] et de Gilon l'archevesque de Rhains, qui estoit parjure et desloial. Quant le parlement fu finé et ils eurent traitié et ordené des besoignes, ils s'assirent au mengier. Tandis que le barnage séoit aus tables, le noble roy Gontran commença à parler aus barons et aus chevaliers, et leur dit en telle manière: «Seigneurs princes du royaume de France, je vous prie et requiers que vous portez foi et honeur à mon neveu, qui jà est hoir de France; et apert bien à son afaire que il doit venir à grant chose, si Dieu lui donne vie: ne l'aiez pas en despit pour ce que il est enfant, mais honorez-le comme seigneur.» Lors lui rendi toutes les cités que son père avoit jadis tenues. Congié prit l'un à l'autre, et retourna chascun en son règne.

[Note 490: ] [(retour) ] Hanste. Bois de lance. (Hasta.)

[Note 491: ] [(retour) ] Grégoire de Tours ne parle pas ici de Brunehault. C'est Aimoin qui fait dire cela à Gontran.

[492]Tandis que ces choses advinrent fu la fortune Gondoald muée en un autre point: car le duc Desier, Mummole, Bladaste, Galdon et Sagitaire qui à lui s'estoient aliés, le guerpirent[493] comme vous oirez ci-après. En une cité se mit, qui est outre l'eaue de Gironde, sur le coupet d'une montagne haute et loin de toutes autres[494]. Au pié du mont sourd une fontaine, pardessus est une haute tour fermée, qui deffend les citoiens de leurs ennemis, quant ils descendent par une voie pour querre l'yaue, ou pour leurs bestes abreuver. Le peuple de la ville deçut par tel barat que il leur dit et conseilla que ils portassent leurs biens amont et en leur forteresce pour leurs ennemis qui là devoient venir: ainsi le firent comme il leur loa. Puis leur fit entendant que leurs adversaires venoient, si estoient jà assés près, et que bonne chose seroit que on issist contre eus pour que ils ne fussent léans soudainement assis. Quant tous furent issis, il bouta hors l'évesque de la cité et ferma moult bien les portes; après s'apareilla de deffendre entre lui et les serjans, qui léans s'estoient mis en garnison. Comme est avuglée la pensée humaine et mal avertie des choses qui sont à venir! Car il fu puis telle heure que il fu aussi geté de la cité et que il vousist que il eust ceus retenus dedans que il avoit hors boutés, et ceus degeté que il avoit léans reçus, lesquels il cuidoit loials amis.