[58]Quant Thierri fu parti de l'empereour, envie qui tous jours dure esmut les cuers d'aucuns des sénateurs; ils commencièrent à diffamer à lui et ses fais qui estoient dignes de loenge. A l'empereour alèrent, et tant firent et tant lui dirent que ils parvertirent la bonne volonté que il avoit vers lui, et sa grâce muerent en hayne: entendre lui firent que il tendoit à avoir le règne espérial (c'est-à-dire le règne d'Ytalie, et puet estre dit règne espérial, si comme aucuns veullent dire, pour une estoille prochaine à ce royaume, qui ainsi est apelée: les autres dient que ce fu pour un roy qui en celle terre régna, qui eut non Hespérus.)[59] L'empereour qui trop légièrement les crut, fu si durement esmu contre lui, que il le rapela et manda que il retournat arrières en Constantinoble: de si desmesurée hayne le haoit que il avoit proposé que il le feroit occire, tout seul dessevré de sa gent. Mais Tholomée, l'un des sénateurs, qui moult estoit sage homme, et moult avoit tous jours amé Thierri, ne pot onques estre parverti pour nule malice de ses ennemis, que il ne fust tousjours entier en son amour. Quant il aperçut la traison que ceus machinoient contre son ami, il s'en ala à l'empereour, quant il vit point et heure, puis lui dit en tel manière: «La loenge et la gloire des Romains et des empereours qui jadis ont esté, n'est pas tant seulement essauciée et renommée par batailles et par victoires, mais par les mérites de pitié et de foi enterine envers les subjets: car les plus grans de nos princes qui jadis ont esté, désiroient plus à vaincre leurs ennemis par miséricorde et par pitié, que ils ne faisoient par droit d'armes et par loy de bataille: ce peut-on prouver par mains examples. Scipion, l'un des sénateurs de Rome, aquist grant nom et grant loenge de ceus de Cartage; mais plus fu loué et prisié de ce que il ne fu pas tant seulement aus obsèques d'un sien mortel ennemi, ains porta la bierre d'une part à ses propres espaules. Pompée redut avoir grant gloire quant il eut vaincu Mitridate lui et sa gent, qui si estoient fors hommes et puissants; mais plus dut avoir grant loenge en ce que il ne leva pas tant seulement de terre le roy Tigrane qui s'estoit agenoillié devant ses piés, et tenoit sa couronne sur ses genoulz en priant merci: ains lui mit la couronne sur son chef, puis le leva de terre et l'assist delez lui, Régulus, un des conseilleurs de Rome, refu plain de si grant loiauté que il ama miex à morir entre ses ennemis et périr par divers tourmens, que brisier la foi de son serement. Si celui et mains autres de qui nous ne parlerons mie gardèrent jadis loyauté et justice, ils n'eurent pas loenge ni renommée sans raison. Bon empereour, ne reçois doncques pas les fausses paroles de ceus qui veullent salir la gloire de l'empire et de ton nom par leur faus amonestemens. Que dira-on par tout le monde, si tu ocis ainsi sans raison un si vaillant home et si puissant, et qui tant peut profiter à l'empire? Mais si tu voulois croire mon conseil, Thierri seroit mandé, pris et lié seroit si tost comme il enterroit au palais; puis seroient envoiés aus Romains aucuns des sénateurs pour ceste chose noncer et pour raporter leur response.» Pour ce monstra Tholomée ceste voie à l'empereour: car il avoit jà envoié un sien message aus plus grans hommes d'Ytalie, et leur avoit mandé que ils meissent en prison les sénateurs que l'empereour leur devoit envoier, puis lui remandassent telles paroles: «Nous ne te rendrons tes sénateurs, si tu ne nous rens avant nostre avoué et nostre deffendeur.» Tout ainsi comme cil le manda ainsi le firent, quand l'empereour leur eut envoié les sénateurs. Quant l'empereour vit ce, il se douta que ils ne feissent pis, pour ce leur rendi Thierri et reçut ses sénateurs. Ainsi fu Thierri délivré du péril de mort à cette fois par le conseil de son ami. Quant il fu à Rome retourné, il fist diverses batailles contre ses ennemis et vainqui glorieusement partout, comme cil qui moult estoit sage et puissant en armes.
[Note 58: ] [(retour) ] Aimoini lib. I, cap. 9.
[Note 59: ] [(retour) ] Cette parenthèse est du translateur, qui s'est cru obligé d'expliquer les mots Hesperiæ regnum du texte d'Aimoin.--Quant à toutes ces aventures de Théodoric, elles semblent empruntées par Aimoin à l'une des épopées anciennes dont ce grand prince était le heros.
Par plusieurs fois se combati à une manière de gent que on apele les Avares: maintes fois les vainqui, et aucunes fois fu revaincu. Un jour se combati à eus, si les desconfi et chaça des champs, moult en ocist en fuiant; il les enchassa jusques à un fleuve qui est apelé Hester. Quant il eut fait tendre ses tentes sous les rivages de cele eaue, il prist aucuns de ses chevaliers et s'en ala selon la rive du fleuve pour espier ses ennemis, qui de l'autre part estoient. Lors vit venir Xersès un de ses ennemis d'autre part, pour son ost espier: trois de ses compaignons envoia pour lui prendre. Quant Xersès les vit venir, il fist semblant de fuir; en ce que ils l'enchaçoient, il les ocist tous trois l'un après l'autre. Après ces trois, il en y envoia trois autres qui tout en telle manière furent occis. Quant Thierri vit que ses compaignons refusoient, il frappa son cheval des esperons, et s'ala combattre à lui. Fortement et longuement se combatirent, mais à la parfin fu Xersès navré au bras; pris fu et amené aus herberges. Quant ainsi fu emprisonné, Thierri qui moult s'esmerveilloit de sa force et de sa chevalerie et moult le prisoit en son cuer, le pria premièrement par blandices et par belles paroles, puis l'espoenta par menaces; car il le cuidoit contraindre à ce que il demourast avec lui, ainsi lui fist faire assez de hontes et de tourmens. Toutes fois quant il vit qu'il ne le pourroit fléchir en nule manière, il l'en leissa aler tout quite à sa gent: cil se féri maintenant en l'eaue. Quant il fu au milieu du fleuve, il se retourna par devers l'ost Thierri, et lui commença à hucier: «Puis que je suis,» dit-il, «hors de ton pooir et de ta seignourie, et que je suis rendu à ma volonté et à ma franchise, je te promet que je retournerai à toi comme à mon seigneur, et te servirai mais tant come je vivrai comme loial serjant.» Quant il eut ce dit, il retourna arrières, et se soumist à la seignourie Thierri.
XIII.
ANNEE 493.
Comment l'empereour manda derechief Thierri pour le occire,
et comment il demoura, par l'exemple Tholomée.
Tandis comme le victorieux prince Thierri se combatoit en Ytalie ainsi glorieusement contre ses ennemis, estoit-il accusé vers l'empereour de Constantinoble, et despeciés et detrais par les langues ennemies de faus traitres. Car l'empereour estoit de rechief si esméu contre lui, pour ce que ils lui faisoient entendre que il estoit ennemi de l'empire; pour ce, lui manda que il revenist en Constantinoble. Tous les sénateurs assambla pour traiter de sa mort; jurer les fist que nul ne révéleroit les secrès de son conseil. Quant il eut oy le commandement l'empereour, il se douta moult: mais toutes fois envoia, avant qu'il se méust, un message à Tholomée son loial ami, et lui manda que il lui seust à remander si ce seroit son profit ou non d'obéir au commandement l'empereour. Quant Tholomée eut le message oy, il se douta, pour le serrement que il avoit fait à l'empereour de garder les secrès de son conseil; pour ce estoit à mésaise qu'il ne savoit lequel faire: mais toutes-fois l'ancienne amistié du prince et l'enchaus[60] du message le vainquit et contraint à ce que il dist au message: «L'empereour fera hui la feste de sa nativité, je et tous les autres sénateurs devons mengier avecques lui: tandis que le mengier sera plenier, tu te mettras avec les serjans; si gardes que tu soies si près de moi que tu puisses apertement entendre ce que je dirai à l'empereour et aus sénateurs, et si rapporte à ton seigneur ce que je dirai en tele manière que tu le m'orras raconter.» Quant l'empereour et touz les sénateurs furent assis au mengier, et ils furent jà eschauffés de viandes et de vins, Tholomée commença à parler en tele manière: «Pour ce, dit-il, que ce jour est solempnel et habundans de viandes et de vins, est-il bien avenante chose que nous racontions fables et narracions pour esbater et solacier. Or faisons donques à la volenté de ceus qui volentiers se délitent en tex choses escouter.» Quant il eut ce dit et il vit qu'ils estoient tous ententifs pour escouter ce que il voudroit dire, il commença à parler en tel manière.
[Note 60: ] [(retour) ] L'enchaus, la poursuite ou la sollicitation. Le texte d'Aimoin porte instantiâ devictus pueri qui misus fuerat.
«En ce temps,» dist-il, «que les bestes parloient, toutes les bestes sauvages s'assemblèrent pour faire roy; car l'umaine seignourie leur dépleisoit. Quant elles se furent toutes à ce accordées, elles alèrent au lyon; moult lui prièrent que il ne contredéist pas leur volenté, car elles le voloient avoir à roy, pour ce que il estoit sage et hardi. A leur volonté s'accorda le lyon, la seignorie reçut, coronné fu comme roy, et assis en son trosne. Toutes les bestes le vinrent saluer et adorer comme leur seigneur et leur roy. Entre les autres vint le cerf qui moult estoit biau et grant, et avoit les cornes hautes et ramues. Si comme il s'enclinoit pour le roy adorer, il le ravi parmi les cornes pour le dévourer. Le cerf qui senti la tricherie, escout la teste de tout son pooir, et pour ce que il estoit fort et légier, il s'estordit du lyon, mais il lui laissa ses cornes: tout ainsi s'enfui au bois. Le roy fu moult courroucié du despit que le cerf lui eut fait, fortement le comnença à menacier. Les bestes se commencièrent à plaindre de la honte que le cerf avoit faite à leur roy, mais toutes-fois n'en fu nule qui osast aler après lui pour la honte vengier. Entre les autres fu le goupil[61] qui tant set de barat: eles lui prièrent que il alast après le cerf, et que il féis tant que il amenast le cerf au roy. Le renart fist leur prière. Quant il vint à lui, il lui dist que moult avoit grant compassion de sa douleur, et que bien lui sembloit que le roy eust fait cele vilenie sans raison. Le cerf commença à maudire le lyon pour ce que il l'avoit ainsi afolé de ses beles cornes quant il le voloit adorer. Le renart lui dist: Garde s'il ne feist pour cause d'amour ce que tu dis que il le fist par vilenie: par aventure quant il te prist par les cornes, il te vouloit redrecier en pais et en amour; si semble bien que ce soit vérité, car moult lui poise dont tu es de lui départis: il ne parle si de toi non; toute sa pensée et s'intention est en toi. Retourne à lui, et te met en sa jurisdiction.» Tant lui dist le renart que la cerf retourna. Quant il se fu devant le roy agenouillié ainsi comme devant, le lyon geta les piés et le saisit; les autres bestes saillirent et le despecièrent tout; le renart qui fu près, lui arracha le cuer et le mengea larrecineusement. Le roy quist le cuer longuement, trouver ne le put: lois fu moult courroucié. Quant les bestes virent que le roy estoit si courroucié, elles orent grant paour, l'un demanda à l'autre que le cuer du cerf estoit devenu; au derrenier, fu la soupeçon du larrecin mis sus le renart, pour ce que ont l'avoit veu près du cerf tandis comme l'on le dévouroit. Arraisonné en fu, il respondi que il n'en savoit riens. Pource que on ne l'en crut pas, l'on le coimmença à tourmenter, il commenca à crier: Hélas pourquoi sueffre-je tels tourmens sans raison, pour quoi me demande-l'on ce que on seit bien que je n'eus onques? car certes, s'il eust cuer, il ne fust pas ça retourné: il s'enfui les cornes arrachiés premièrement, tout désarmé des armes que nature lui eut données; ainsi se mist en péril de mort, puis que il eut aperceu la cruauté du lyon. Il ne put onques avoir cuer, quant il ne se seust conseillier.» Quant Tholomée eut son conte finé, il se tut. Le message Thierri, qui bien et sagement eut entendu l'exemple Tholomée, retourna à son seigneur, tout lui raconta par ordre ce qu'il eut oy conter. Quant Thierri eut ceste exemple entendu, il demoura et n'obéi pas au commandement l'empereour. En poy de temps après, les princes d'Ytalie le firent roy et seigneur du païs: en tele manière fu sauvé par son loial ami.