[Note 124: ] [(retour) ] Etoient limitrophes.

Notez. A cestui prince doivent tous princes prendre example, et garder que ils ne courroucent nostre Seigneur et ses ministres; car qui sans raison les grève, il en atent la vangeance nostre Seigueur à la vie ou à la mort[125].

[Note 125: ] [(retour) ] Cette reflexion n'est pas d'Aimoin.

III.

ANNEE 527.

Comment le grant Justinien qui fist les lois fu empereour,
et Antonie son amie imperatrice
.

[126]Incidence. En ce temps morut Justin qui gouvernoit l'empire de Constantinoble: après lui le prist Justinien en une manière que nous vous dirons. Cil Justinien avoit esté en son temps garde des escrins et des trésors de l'empereour, et un autre qui avoit nom Bélisaire, maître des chevaliers. Cil deus s'entr'amoient moult; pour la grant amour que l'un avoit vers l'autre jurèrent-ils et fiancièrent que si l'un avoit jamais plus grand dignité que l'autre, celui qui plus grand sire seroit feroit son compaignon égal à lui en honneurs et en richesses. Un jour avint que ils alèrent ensamble en la rue où les légières femmes sont establies[127]: là virent deux jeunes femmes nées de la terre d'Amazonie, qui avoient esté prises et emnenées en captivité. Sœurs estoient, si avoit l'une à nom Anthonie, et l'autre Anthonine. Justinien prist Anthonie, et Bélisaire Anthonine. Un jour avint entour l'heure de midi que Justinien se reposoit dessous un arbre et Anthonie près de lui; son chief enclina pour dormir au giron de son amie: un aigle vint volant par desus, qui s'efforçoit de le garantir de l'ardour du soleil. La pucelle qui moult sage estoit, entendi tout maintenant ce que cela signifioit: son ami éveilla et lui dist en telle manière: «Biau dous ami, je te prie quant tu seras esleu à la dignité de l'empire, que tu ne me despises pas et que tu ne me juges pas moins estre digne de ton lit et de tes embracemens.» Il lui respondit que ne pooit estre que il fust empereour. Elle lui respondi que ceste chose adviendroit et que elle le savoit certainnement. Puis le pria derechief que il lui octroiast sa requeste. Le jouvenciau la lui octroia: ils changièrent leur anneau en signe et tesmoignage de ceste convenance; après se départirent. Ces mêmes alliances fist Bélisaire de mariage à Anthonine, pour ce que il savoit bien que il seroit plns grant sire, si Justinien son compains estoit empereour. Après ne demoura longuement que l'empereour Justin appareilla grant expédition et grant armée contre le roy de Perse; mais en cet appareillement que il faisoit le prist une maladie dont il mourut: mort fu en le huitième an de son empire.

[Note 126: ] [(retour) ] Aimoini lib. II, cap. 5.

[Note 127: ] [(retour) ]: «Lupanar ingressi.» (Aimoin.)

Le sénat et tous les camps qui sans seignour ne povoient estre, et mesmement[128] en tel besoing, élurent Justinien de commun accord. Tout maintenant que il fu empereour, il prit ses troupes et marcha contre ses ennemis: bataille y eut grant: à la fin les chaça, et prit le roy de Perse. Quant pris l'eut, il l'assit el siège impérial près de lui; il lui commanda que il lui rendist toutes le» provinces que il avoit prises aus Romains: il lui répondit que non feroit; et l'empereour lui respondit, Daras[129]; pour ceste parole fist fonder une cité en ce meisme lieu, qui est apelée Daras. A la fin lui rendit le roy de Perse toute la terre qu'il avoit conquise sur l'empire de Rome, bien que ce fust contre sa volonté. En tel manière le laissa l'empereour retorner en Perse. A grant gloire retorna l'empereour en Constantinoble; mais Anthonie qui s'amie avoit esté, comme je vous ai dit, n'oublia pas sa besoigne: elle prit cinq deniers d'or, elle vint au palais, deux en donna aus portiers, trois à ceux qui tenoient la courtine devant l'empereour, pour ce qu'ils la laissassent conter sa cause. Quant elle fu devant l'empereour, elle commença sa raison en tel manière: «Comme l'Ecriture dit, l'honneur du roy aime jugement; après, l'autre Ecriture témoigne que le roy qui sied en siège de juge, déjoue tout mal par son regard; bon empereour, entends ces Écritures, car elles sont dites de toi. J'ai pris hardiesse de ça venir pour ma cause depêchier. Un jouvenciaus est en celle ville qui sa foi m'a promise, qu'il me prendroit par mariage; mon anneau prist, et je pris le sien en tesmoignage de ceste chose. Pour ce sui à toi venue que tu donnes le jugement et la sentence de ce cas.» L'empereour respondi: «S'il y eut, dit-il, foi, elle ne doit pas être vaine.» Quant l'empereour eut ce dit, elle tira l'anneau de son doit que il lui avoit donné, puis lui dist: «Drois empereour, regarde de qui cet anneau fut.» Bien connut que ce estoit l'anneau qu'il lui avoit donné: maintenant commanda qu'elle fust menée en ses chambres, et vestue d'ornemens impériaux et que dorenavant fust apelée Auguste. Pour ceste chose eurent les sénatours et tous le peuple si grant dédain, que ils commencièrent à crier que grant honte estoit, quant l'empereour avoit fait imperatrice d'une folle femme chétive d'étrangère nacion. De telles paroles fu Justinien si courroucié, que il fist occire aucuns des sénatours; pour ce furent les autres et tout le peuple si espoventé, que nul n'osa depuis parler de ceste chose.