Comment le roy Gontran traita vilainement les messages
le roy Childebert son neveu.
[453]Le roy Gontran envoia ses ducs et ses baillis pour prendre et saisir les cités que le roy Sigebert son frère avoit jà tenues, qui estoient du royaume Caribert son autre frère, et ceus aussi que le roy Chilperic avoit tolues au roy Childebert son neveu. Mais le comte Garrique, qui les parties le roy Childebert deffendoit, tantost comme il sut la mort Chilperic, prist la foy et les seremens des Limozins au nom son seigneur; puis s'en revint à Poitiers. Là le reçurent les Poitevins et lui firent tel serement que ceus de Limoges lui avoient fait. Lors oït dire que ceus de Bourges, qui estoient de la partie le roy Gontran, avoient envaï ceux de Tours qui se tenoient au roy Childebert, tout leur païs avoient destruit et gasté, et une ville arse qui avoit nom Maroel[454]. En cette ville estoit dédiée une églyse en l'honour S. Martin, qui toute fu arse et brûlée. Là apparut apertement les vertus du glorieux confesseur: car la paile qui sur l'autel estoit demora saine et entière sans nule tache d'arsure ni de corruption, et l'herbe verte, qui entour l'autel est poudrée, ne fu arse ni blémie par la chaleur du feu. Grant merveille fu donques, quant le grant tref et toute la couverture fu arse et brûlée, et la tendrour de la verte herbe et la molesse de la paile ne furent corrompues ni violées. Le comte Garrique, qui entendi comment les choses estoient allées, manda à ceus de Tours que en nule manière ils ne se tinssent de la partie le roy Gontran. Le saint archevesque de la cité Grigoire respondi ainsi aus messages: «Nous savons bien,» dist-il, «que tout le royaume de France doit revenir au roy Gontran, puisque tous ses frères sont mors; et par telle raison comme le roy Clotaire régna pardessus tous ses fils tant comme il vesqui, aussi doit le roy Gontran régner pardessus tous ses neveux toute sa vie, et jà contre lui ne serons. Et fait le roy Childebert grant folie, quant il cuide contester à si grant prince[455].» Quant le comte Garrigue sut que ceus de Touraine n'obéiroient pas au commandement son seigneur, il laissa Eberon le chamberlenc le roy Childebert en la cité de Poitiers; puis mut et mena son ost en la terre d'Orlénois, le païs commença fortement à gaster par rapines et par feu. Les Orlénois lui mandèrent que volontiers feroient une pais avec lui, et que il cessast les maux que il leur faisoit jusques au parlement qui estoit pris des deux roys; lors obéiraient volontiers à celui qui leur sire seroit. Le duc leur respondi que les commandements son seigneur devoient aller devant leur requeste, et que il ne les trespasseroit mie pour faire leur volonté. Tandis que le comte estoit en Orlénois, se tournèrent les Poitevins et furent sermentés et féables au roy Gontran: toute la gent le roy Childebert jetèrent hors de la cité; mais le serment qu'ils avoient fait au roy Gontran ne demeura pas après ce moult longuement que ils ne le brisassent (selon la manière du païs)[456].
[Note 453: ] [(retour) ] Aimoini lib. III, cap. 61.
[Note 454: ] [(retour) ] Maroel. «Maroialensis vicus» dit Aimoin. C'est Mareuil-sur-le-Cher, sur les confins du diocèse de Tours.
[Note 455: ] [(retour) ] Cette manière de comprendre l'hérédité est curieuse; mais Grégoire de Tours ne dit pas précisément cela. Suivant ce principe, Childebert n'auroit pas dû recueillir la succession de son père Sigebert, et pourtant personne, même Chilperic, ne lui en avoit contesté le droit. Au reste, voici les paroles de Grégoire de Tours: «Nos vero.... adserentes hunc (Gontramnum) esse nunc patrem super duos filios, Sigiberti scilicet et Chilperici, qui ei fuerant adoptati; et sic tenere regni principatum ut quondam Chlotarius rex fecerat pater ejus.» Gontran ne réclamoit peut-être que la régence, jusqu'à la majorité de ses neveux.
[Note 456: ] [(retour) ] Selon la manière du païs. Cette parenthèse est du traducteur et atteste la mauvaise renommée qu'avoient autrefois les Poitevins. Dans le roman de Garin le Loherain on trouve les mêmes reproches:
«Mauvais traïstres, déléaus, foi-mentis,
»A vos natures devés bien revenir;
»Car vous issites des hoirs aus Poitevins,
»Onques n'amèrent né parens né voisins,
»N'à lor signor ne vourent obéir
»S'il ne le porent engignier ou traïr.
(Tom. II, p. 137.)
Le jour du parlement aprocha. Le roy Childebert envoia ses messages au roy Gontran avant que le jour en chéust. Giles l'archevesque de Rains en fu l'un. Quant devant le roy furent venus, Giles commença premier à parler en telle manière: «O très-noble roy, nous rendons grâces à Dieu le tout-puissant, pour ce que il ne t'a pas donné tant seulement pais et tranquillité, mais bonnes avantures et accroissement de seigneurie.» Le roy lui respondi: «A celui doit-on rendre grace et merci qui est souverain de tous les roys, non mie à toi qui est le plus desloyal de tous les hommes qui vivent, par qui conseil mes villes et mes cités sont arses et gastées; qui sous l'habit de religion ne porte pas l'ordre de prestre nostre Seigneur, mais de félon et de pessime traitour.» Comme l'archevesque se tut pour le mautalent et pour la grant indignation que il avoit des paroles que le roy luy avoit dites, un des autres messages parla en telle manière: «Ton neveu le glorieux roy Childebert demande que tu lui restablisses entièrement tout le royaume que son père tint.» Le roy respondi: «Je cuidoie que je eusse assez suffisament respondu à cette cause: je en respondis à l'autre parlement cela mesme que je en respondrai maintenant. Car je di que je le tieng par les convenances qui jà coururent entre nous, et tous jours le tendrai, si ce n'est par grace ou par amistié[457].» Après cestui, parla le troisième message et dist ainsi: «Bon roy, s'il est ainsi que nous ne puissions empétrer nulles des besoignes que nous requerons, une chose voïlliez faire que nostre sire te requiert, que tu lui envoies Frédégonde à prendre vengeance de la mort son père et de son oncle que elle fist occirre.» A ce respondi le roy: «Frédégonde ne vous doit-on pas livrer. Car elle a fils roy et engendré de roy; en sus, je ne cuide mie que elle ait colpé en ce que on lui met sus.»
[Note 457: ] [(retour) ] Si ce n'est par grace ou par amitié. Il falloit dire: A moins que je ne cède en considération de notre amitié. «Nec me ulli cis cessurum, nisi gratia amecitiarum.» (Amoin.)
Après ces paroles Gontran-Boson qui au roy Childebert s'estoit tourné et fust venu avec les messages, se trait vers le roy tout bellement, aussi comme s'il voulust dire aucune chose privéement. Le roy, qui vers lui le vit venir, lui commanda que il se teust, et avant que il peust parler, il lui dist telles paroles ainsi comme par yronie. (Yronie est une figure ainsi comme de barbarime; elle est faite quant on dist aucunes paroles en desdain qui sont contraires à ce que l'on entent)[458]: «Et vous, sire preudhome, que direz vous,» dit-il, «qui allastes au sépulcre en Jérusalem, et cerchastes tout le règne d'Orient pour ramener un bastard[459] (ainsi apeloit-il Gondoald), qui nous a nos cités prises et gastées? Tousjours as esté traitre, onques ne tins foi ni loyauté aus choses que tu promis.» Lors lui respondi Boson: «Roi, quant tu sieds en ton trône royal, nul n'ose à toi parler ni contredire chose que tu dies; mais si un autre, qui mon pareil fust, me dist telle vilenie et tel blame comme tu me dis, je le contredirois par mon cors et par mes armes, et le rendrois connoissant de cette fausseté en ta présence.» Tous se turent les autres: mais le roi qui courroucié estoit parla encore et dist: «Tous ceus qui bien veullent se devroient efforcier que ce tiran fust mis à perdition qui de néant est estrait. Car son père fu munier premièrement et après fu tisseran[460], et de ces deux mestiers se soustint toute sa vie.» Et bien que un homme puist bien savoir l'art de deux mestiers, l'un des messages dist au roy: «Roy, ne di pas telles paroles; car elles ne sont belles en bouche de roy. En quelle manière puet-ce estre que un seul homme puist avoir deux pères?» De cette parole qui fut simplement dite commencièrent à rire tous ceus qui là estoient. Au congié prendre, parla un des messages et dist: «Roy, nous te commandons à Dieu: et pour ce que tu ne veux recevoir la pais de ton neveu, saches que la cogniée qui tes frères à tués, est toute apareillée pour ton chief coper.» Après ces paroles commanda le roy que on les boutast hors du palais et que l'on cueillist boue et ordure parmi les rues pour geter à leurs visages. Pour ces vilenies qui aux messages furent faites, monta grant haine entre les deux roys.
[Note 458: ] [(retour) ] Cette parenthèse est du traducteur, et le mot ironia ne se trouve même ni dans Aimoin ni dans Grégoire de Tours.--Barbarime. Mot étranger.--Au reste voici la définition de l'académie: «Ironie, figure de rhétorique, par laquelle on dit le contraire de ce qu'on veut faire entendre.» L'académie n'auroit-elle pas bien fait d'ajouter le en dédain de notre texte?