ANNEE: 800.

Coment les messages trouvèrent l'empereur à Paris, et coment l'empereur fu dolent des nouvelles qu'il vit ès lettres; de la response des barons; coment l'empereur et les barons murent; et coment il revint à droite voie au bois, pour le chant de l'oisel.

Tant eurent les messages erré[557] qu'ils vindrent en la cité de Reims, et tout droit alèrent à Paris là où ils cuidoient l'empereur trouver, si comme on leur avoit fait entendre en la voie. Là leur fu dit certainement qu'il n'y estoit pas, et qu'il avoit conduit son ost en Auvergne contre aucuns de ses princes. En la cité demourèrent deux jours, pour eulx reposer et pour ce espéciaument que Jehan, évesque de Naples, l'un des messages crestiens, estoit un petit deshaitié au piés et en la teste[558]. Liément se remistrent au chemin, quant il fu reposé; tout droit s'en vindrent au chastel Saint-Denis, en France. Là leur dit-on les nouvelles, que le roy avoit pris le chastel pourquoy il estoit alé là, et jà estoit retourné jusques près de Paris.

Note 557: Erré. Voyagé.

Note 558: Deshaitié, etc. Incommodé de la poitrine et de la tête.

Quant ils se furent reposés par trois jours à Saint-Denis, ils se mistrent en chemin et vindrent à Paris; devant l'empereur se présentèrent, droit en ce point qu'il entroit en la cité. Si comme ils purent le saluèrent, et puis luy tendirent les deux chartes qu'ils apportoient. L'empereur les receut, les seaulx brisa, et les lut moult longuement[559] sans mot dire. Lors vit le roy que Dieu l'avoit esleu à parfaire sa besongne, et que la renommée de ses faits et de sa prouesse estoit espanduë jà jusques en Orient. Lors eut grant joie à son cuer; mais pour ce estoit-il dolent que les mescréans avoient prise la sainte cité de Jhérusalem, et le saint sépulcre ordoié et souillé; si en commença-il à plourer.

Note 559: Moult longuement. «Et cum taciturnitate benè perscrutatis.»

Bien apperçut que ceulx qui entour luy estoient demandoient les uns aux autres que ces chartres povoient chanter[560], qui en telle tristesce avoient l'empereur mis. Lors fist appeller Turpin l'arcevesque de Reims, et luy commanda qu'il déist, oyans tous, en françois la sentence des chartres. Si estoit la teneure des chartres tout en la manière que vous avez oï. Et quant il les eut leues bien et appertement devant tous, ils commencièrent à amonester l'empereur et à crier tous à une voix en celle manière: «Roy, sé tu cuides que nous soions si las et si travailliés que nous ne puissions souffrir le travail de si grant voie, nous venons et promettons que sé tu, qui es nostre sire terrien, refuses à venir avecques nous, et que tu ne nous y veuilles conduire, nous mouverons demain matin au point du jour avec les messages; car il nous semble que riens ne nous peut grever, puisque Dieu veult estre nostre conducteur.»

Note 560: Povoient chanter. «Quid canerent cartæ.» Cette dernière expression prouve assez bien, à mon avis, que le texte latin étoit lui-même la traduction d'un texte vulgaire.

Moult fu lié l'empereur de ce qu'ils s'acordoient ainsi tous d'une volenté à ce qu'il désiroit à faire; tantost fist crier parmi le royaume de France que tous ceulx qui armes pourroient porter, et viels et jeunes, appareillassent d'aler avec luy en Orient contre les Sarrasins. Après, si commanda que tous ceulx qui à son commandement ne vouldroient obéir rendissent à tousjours mais, eulx et leurs hoirs, quatre deniers de leur chief, en nom de servage[561].