Note 626: Le latin porte: «Altumajorem, regem Cordubæ.» A la même époque le calife de Bagdad, le plus célèbre des princes musulmans, se nommoit Almanzor. De lui, je pense, aura été formé le nom d'Aumaçor, si célèbre dans nos anciens poëmes.

Ainsi vint Agoulant à tous ses osts jusques à une cité de Gascongne qui a nom Agen et par force la prist. Lors manda Agoulant à Charlemaines qu'il venist à luy paisiblement à petite compagnie de chevaliers, en promettant qu'il luy donneroit or et argent, et soixante chevaux chargiés d'autres richesces, s'il voulloit tant seullement estre subgiet à luy et obéir à ses commandemens. Pour ce le mandoit, que il le voulloit congnoistre et qu'il le peust plus légièrement occire en bataille. Mais Charlemaines, qui bien pensoit le malice, prist avec luy deux mille hommes des plus esleus de sa gent, et vint près à quatre milles de la cité d'Agen, où Agoulant et sa gent estoient. Repostement les laissa en un embuschement, quant il approcha près de la cité; mais il en prist soixante avec luy tant seulement et mena jusques sur une montagne dont il peut pleinement voir toute la cité. Là les laissa et changea son habit, et fu en guise de message sans lance, son escu tourné sur son dos, ainsi comme messages vont au temps de bataille; un seul compagnon prist et vint jusques en la cité. Aucuns des Sarrasins issirent hors encontre eux, et leur demandèrent qu'ils queroient?

«Nous sommes messages,» dirent-ils, «du grant roy Charlemaines, qui nous a envoiés à toy çà, pour parler à Agoulant.» Les Sarrasins les prisrent et les menèrent devant Agoulant, et là distrent ainsi: «Le roy Charlemaines nous a envoyés à toy, Agoulant; Charlemaines te mande qu'il vient parler à toy à tout soixante chevaliers tant seulement pour faire ton commandement, et veult chevauchier avec toy et estre ton homme, sé tu luy veuls accomplir ce que tu luy as promis. Pour ce te mande que tu viengnes à luy à tout soixante de tes hommes sans plus, si parleras à luy paisiblement.» Lors leur dist Agoulant que ils retournassent arrières à Charlemaines et luy déissent que il l'atendist.

Quant ceulx s'en furent partis, Agoulant s'arma luy et les siens que il béoit mener avec luy. Il ne cuidoit pas que ce feust Charlemaines qui à luy parlast. Là le congnut l'empereur et les rois sarrasins qui avec luy estoient. Le siége de la cité vit, et tempta de quelle part elle estoit plus légière à asséoir et à prendre. Aux soixante chevaliers que il avoit laissiés en la montaigne retourna et puis aux deux mille; et Agoulant le suivit à tout sept mille Sarrasins pour luy occire s'il péust; mais ils s'avancièrent si, par tost chevauchier, que Agoulant ne les peut atteindre. Adoncques retourna Charlemaines en France; et quant il eut ses osts assemblés il retourna en Espaigne[627], et vint jusques devant la cité où Agoulant estoit: le siége mist entour, et assist Agoulant dedens et ses gens. Là fu entour six mois; au septiesme fist drecier ses perrières et mangoniaux; et ses truies fist fouir[628], ses chastiaux de fust venir et approchier des murs de la cité. Et quant Agoulant vit qu'il estoit en tel destroit, luy et les plus grans de son ost s'en issirent une nuit repostement par les chambres privées[629] et trespassèrent le fleuve de Gironde qui près de la cité couroit.

Note 627: On donnoit encore ordinairement, au XIVe siècle, à tout le
Languedoc, le nom d'Espagne.

Note 628: Et ses truies fist fouir. Variantes du manuscrit 7871: «Et ses truies et ses moutons.» Le latin porte: «Et troiis et arietibus, cæte risque artificiis ad capiendum,» etc. La truie est une machine de guerre qui sert à protéger les mineurs et ceux qui creusent des fossés autour de la place assiégée.

Note 629: «Per latrinas et foramina.»

En telle manière eschapa à celle fois Agoulant des mains Charlemaines; lendemain entrèrent en la cité les Crestiens à grant joie. Des Sarrasins qui furent trouvés en la cité, les uns furent occis et les autres s'en fouirent par le fleuve de Gironde. Mais toutes voies en y eut-il d'occis plus de dix mille. Puis vint Agoulant et sa gent jusques à la cité de Xaintes qui estoit et commandement des Sarrasins[630], Charlemaines ala après, et luy manda qu'il luy rendist la terre et la cité. Mais Agoulant remanda qu'il ne la rendroit point; mais s'il voulloit bataille, il l'aurait par tel convent que la cité feust à celuy qui vaincroit. D'ambedeux pars fu la bataille octroyée.

Note 630: Notre auteur, qui ne connoît bien que la topographie de l'Espagne, fait faire à Agoulant une marche rétrograde, c'est-à-dire inverse de celle qu'il devoit suivre. Nouvelle preuve que la relation est l'ouvrage d'un Espagnol et non d'un François.

Mais le jour devant que les eschièles des Chrestiens feussent rangiées et ordonnées devant les héberges, pour combatre, avint une merveilleuse chose ès prés qui sont entre la cité et un chastel qui a nom Taillebourc[631]. Là fichèrent aucuns leurs lances en terre devant les tentes; lendemain les trouvèrent reprises et pleines d'escorces et de feuilles ceux tant seullement qui pour l'amour de Jhésu-Crist devoient mourir et recevoir martire en celle bataille. Celluy meisme miracle estoit jà avenu en une autre bataille si comme l'istoire l'a dessus racompté[632]. Ceulx qui leurs lances virent foillues et reprises furent moult liés de ce miracle; maintenant les coupèrent près de terre, tous ensemble se mistrent en une eschiele et se férirent les premiers en la bataille; moult de Sarrasins occistrent, mais à la parfin moururent-ils en bataille, martirs pour l'amour de nostre Seigneur; si furent ceulx qui furent occis environ quatre mille. En celle bataille fu Charles à si grant meschief que son cheval fu soubs luy occis, et fu-il moult empressé par la force des païens. Son cuer et sa force reprist, avec sa gent a pié se férit en eux par grant vertu, et en fist moult grant occision; et à la parfin les Sarrasins ne peurent endurer sa force, ains guerpirent la bataille et s'enfouyrent en la cité; et Charlemaines les suivit et assegia la cité de toutes pars fors par devers le fleuve.