Note 631: Taillebourg est effectivement à trois lieues environ de
Saintes.

Note 632: Cette réflexion est de notre traducteur de Saint-Denis.
Elle n'est pas dans le texte latin, ni dans les autres versions
françoises.

Lendemain, ainsi comme après mienuit, se mist Agoulant à la fuite, par devers le fleuve qui a nom Charente. Mais Charles et sa gent qui bien les aperceurent les enchascièrent; et en tel enchaus fu occis le roy d'Agaibes et le roy de Bougie, et environ quatre mille des autres Sarrasins.

Lors déguerpit Agoulant la terre de Gascongne, les pors[633] passa et vint en Pampelune. La cité garnit et commença à refaire les murs par où ils estoient cheus. A Charlemaines manda qu'il l'attendroit là, et qu'il auroit à luy plainière bataille. En ces entrefaites Agoulant rapareilla de toutes pars sa force. Maintenant assembla plusieurs eschièles de combatteurs et fist moult grant appareil de bataille. Et quant Charles oï ces nouvelles, ne le voult plus ensuivre, pour ce que ses osts estoient las et travailliés d'errer et de combattre, et si estoit moult afleboié et apeticié pour la mort de mains bons preudommes.

Note 633: Les pors, ou passages, de l'espagnol puerto, qui a ce dernier sens. Les pors de Pampelune, dont il est si souvent parlé dans les Chansons de geste, commencent à la ville de Saint-Jean-Pied-de-Port.

Pour ce retourna en France et meismement pour plus grans osts assembler. Tous les rois, les princes et les ducs assembla, et fist par tout crier que tous contens feussent accordés et que ferme paix feust faitte; à tous ceulx qu'il haoit pardonna son mautalent; à ceulx qui à bataille ne se povoient appareillier par povreté, donna armes et garnemens[634].

Note 634: Il importe de remarquer que, pour la première fols ici, notre traducteur de Saint-Denis se départ de la bonne foi qui le caractérise: il modifie sciemment le texte du pseudonyme Turpin, sans doute afin de ne pas ôter à son abbaye le bénéfice de l'affranchissement des serfs, dont il parlera plus loin. Non-seulement toutes les traductions partielles de Turpin, mais encore celle des chroniques de France qui précéda le travail des moines de Saint-Denis (manuscrit du roi 8396.2.), reproduisent exactement le passage de l'auteur latin. Voici donc la leçon des chroniques anciennes:

«Quant Karlemaines oï ce, il repaira en France, et accueilli ceus de partout son règne, et manda et commanda que tous ceus qui estoient sers de mauveses coustumes rendans, et qui estoient desous mauvez seigneurs nés, de son chief sers, que ils fussent quites de tous servages, et fussent toutes les mauveses coustumes abatues et d'eus et de toute leur ligniée qui est et qui à venir est, et qu'ils fussent quites et franchis à tous jours. Et fist crier par toute France simplement que tuit cil qui iront en Espaigne avecques luy sus la gent sarrasine seroient riches…. Et encore fist li roy Karlemaines plus, car il commanda que tuit cil qui estoient emprison fussent délivrés et assous quelque forfet que ils eussent fet. Et encore plus; car à tous ceus qui estoient povres donna richesce et revesti les nus; il acorda tous les anemis et les déshérités releva et les remist en leurs possessions. Et tous ceus qui savoient armes porter, tous iceux fist-il chevaliers….. Et tous ceus que li rois assembla en sa compaignie pour aler en ce voiaige, Turpins li arcevesques, de l'autorité Jhésu-Crist et de saint Pierre et saint Pol, les assout de tous leurs péchiés.» Ce passage rend exactement le texte de la plupart des manuscrits; mais celui de N. D., n° 133, offre un sens encore plus net et plus hardi: «Mandavitque per totam Franciam ut omnes servi qui sub jugo duro et malis exactionibus pravorum dominorum religati tenebantur, soluti à servitute proprii capitis, et venditione depositâ, cum omni suâ progenie semper liberi permanerent.» Voyez la bonne traduction en vers que Philippe Monskes a donnée de ce passage, dans l'excellente édition de M. de Reiffenberg. Bruxelles, 1836, tome 1, p. 205.

Ci sont après nommés les plus grans des princes qui alèrent avec luy en
Espaigne.

Le duc Rollant, comte du Mans et sire de Blaives, nepveu Charlemaines et fils de sa sœur Berte et du duc Milon d'Aiglant, conduiseur des osts et guieur[635] des batailles: cil vint à quatre mille combatans. Olivier, comte de Gênes, fils au comte Renier, vint aussi à quatre mille. Estouz, le comte de Langres, à tout trois mille; Arastannes, le roy de Bretaigne, vint à tout sept mille, car à ce temps avoit roy en Bretaigne[636]; Angelier le Gascoing, duc d'Acquitaine, à tout quatre mille; Gaiffier, roy de Bourdiaux, à tout quatre mille; Gerin et Guerier, Salemon, Estous l'Escot[637], et Baudouin, frère Rollant: tous ceux y amenèrent dix mille combatans. Gondebeuf, roy de Frise, y vint à tout quatre mille; Hoyaus, le comte de Nantes, y en amena deux mille; Ernaut de Biaulande, deux mille; Naymes, le duc de Bavière, dix mille; Constentin, le prévost de Romme, vingt mille; Ogier, le roy de Dannemarce, dix mille[638]; Lambert, le prince de Bourges, deux mille; Sanses, le duc de Bourgoigne, dix mille; Regnault d'Aubespin, Gaultier du Termes, Guielin, Guerin, le duc de Loheraine, en amenèrent quatre mille; Begues, Auberis le Bourgoing, Bernart de Nubles, Guimart, Estormis, Thierri, Yvoire, Bérengier et Hoton; tous ceulx y amenèrent grant ost. Turpin l'arcevesque de Rains et Ganelon, le traitre qui vendi les douze pers au roy Marsilion, y amenèrent grand gent. L'ost de la propre terre Charlemaines estoit prisié à quarante mille chevaliers; d'autre gent et de gens à pié n'estoit nul nombre. En telle manière entra Charlemaines à tout son ost en Espaigne, et pourprist les montaignes qui sont devant la cité de Pampelune, où Agoulant l'attendoit à bataille; mais quant il vit les grans osts amener, il se commença forment à merveillier de son pouvoir. Si grant paour le prist qu'il n'osa à luy combatre, ains requist trèves pour parler à Charlemaines, et l'empereur les luy octroia volontiers.