Quant Agoulant entendit que Charlemaines partait à li en arabic, il se merveilla moult, et moult en fu lié; car Charlemaines avoit appris sarrazinois en la cité de Tholette, où il demoura une partie du temps de son enfance. Lors respondit Agoulant: «Je te prie,» dist-il, «que tu me dies tant pour quoy tu as tollue la terre à nostre gent qui pas ne te vient par héritage; car ton père né ton aïeul né ton bisaïeul né nul de ton lignage ne la tindrent onques.»

Et Charlemaines respondit: «Pour ce disons-nous que la terre est nostre, que nostre Seigneur Dieu Jhésu-Crist, créeur du ciel et de la terre, a esleu nostre gent crestienne sur toutes autres, et a establi que elle soit dame et maistresse de tout le monde. Et pour ce ay-je convertie ta gent sarrasine à nostre loy tant comme je ai peu.»

Agoulant respondit: «Ce n'est pas,» dist-il, «digne chose que nostre gent soit subjette à la vostre; car nostre loy vault mieux que la vostre, et nous avons Mahommet qui est messagier Dieu et fu envoié à la gent sarrasine; lesquels commandemens nous tenons; et si avons nos dieux tous puissans qui, par le commandement Mahommet, nous démonstrent les choses qui sont à venir. Ces dieux nous créons et cultivons par lesquels nous vivons et régnons.»

«Agoulant,» dit Charlemaines, «tu erres, en ce que tu dis que vous tenez les commandemens de Dieu. Car vous avez les commandemens et la faulse loy d'un homme mort plain de toutes vanités; et créez et aourez le diable en vos faulses idoles. Mais nous tenons les vrais commandemens de Dieu, et nous créons et aourons Dieu le père et le fils et le Saint-Esprit; dont nos ames vont en la joie de paradis, par la sainte foy que nous tenons; et les vostres si vont au parfont puis d'enfer, pour la faulse loy que vous tenez. Et pour ce appert que nostre foy vault mieulx que vostre loy. Pour laquelle chose je t'ammoneste que toy et ta gent recevez baptesme, ou tu envoies qui tu vouldras contre moy à bataille. Si recevrez douloureuse mort de corps et d'ames.»—«Jà ce n'aviengne,» dist Agoulant, «que je reçoive baptesme né que je renie Mahommet mon dieu tout puissant! Ainsi me combatray-je, moy et ma gent, contre toy et la tienne, par tel convent que se nostre loy plaist mieulx à Dieu que la vostre, vous serez vaincus; et se la vostre loy vault mieulx que la nostre vous serez vainqueurs; si soit honte et reprouche à tousjours-mais aux vaincus, et louenge et honneur aux vainqueurs! Et s'il avient que nostre gent soit vaincue, je recevray baptesme, sé je puis tant vivre.»

Ainsi fu octroié d'une part et d'autre; et se départirent à tant. Et lors envoia Charlemaines vingt Crestiens contre vingt Sarrasins; et tantost furent les païens occis. Et puis quarante contre quarante; et tantost furent occis. Et puis cent contre cent; à cette fois furent Crestiens occis pour ce qu'ils s'en fouirent pour paour de mort. Ceulx qui ainsi moururent pour ce qu'ils fouirent, segnifient la perte d'aucuns qui laschement se combattent contre les vices. Car ainsi comme ceulx qui se combatent pour la foy ne doivent oncques fouir né ressortir; ainsi ne doivent ceulx qui se combatent contre le deable; car s'ils ressortissent, ils meurent en péchié. Mais ceulx qui fortement se combatent vainquent légièrement le deable qui les péchiés amenistre.

Après furent envoiés deux cens contre deux cens; et puis mille contre mille, et tousjours furent occis les Sarrasins. Lors requist Agoulant trèves à Charlemaines, pour parler à luy, et dist que la foy crestienne valoit mieulx que la leur; et Agoulant vint, et luy dist que luy et sa gent recevroient baptesme le lendemain. A tant retourna à ses gens et dist à ses roys et à ses gens qu'il voulloit estre baptisé, et commanda à toute sa gent qu'ils s'appareillassent à recevoir le baptesme, dont aucuns se consentirent et aucuns le refusèrent.

Lendemain, en droit l'eure de tierce, vint Agoulant à Charlemaines pour recevoir baptesme. A l'eure qu'il vint estoit Charlemaines assis au mangier luy et sa gent. Tout maintenant qu'il le vit séoir à table, et maintes autres tables appareilliées entour luy, et vit ceulx qui mangeoient en divers habis, les uns en habis de chevaliers, les autres en habis d'évesques, les autres en habis de moines, les autres en habis de chanoines réglés, et les autres en habis de clers, il demanda de chascun ordre, et quels gens c'estoient?

«Ceulx,» dit Charlemaines, «que tu vois vestus de draps de soie et d'une couleur, ce sont les évesques et les prestres de nostre loy qui nous preschent et exposent les commands nostre Seigneur: ceulx nous absolvent de nos péchiés et nous donnent la bénéiçon nostre Seigneur. Ceulx que tu vois en noir habit, ce sont moines et abbés, et sont plus saintes gens que les autres; si ne cessent de prier la divine majesté pour nous. Ceulx que tu vois après qui sont en blanc habit, ils sont appelles chanoinés réglés, qui vivent selon la règle des meilleurs sains, et prient aussi pour nous, et chantent messes et matines et heures, pour l'estat de nostre foy.»

Entre les autres choses regarda Agoulant d'autre part, et vit trèze povres vestus de povres draps, qui mengeoient à terre sans nappe et sans table, si avoient pou à manger et pou à boire. Lors demanda à Charlemaines quels gens c'estoient. «Ce sont,» dist-il, »les gens Dieu, messages nostre sire Jhésu-Crist, que nous paissons chascun jour eu l'onneur des douze apostres.» Lors respondit Agoulant: «Ceulx qui sont entour toy sont beneurés, et largement mengent et boivent, et sont bien vestus et noblement; et ceulx que tu dis qui sont messages de ton Dieu, pourquoy souffres-tu qu'ils aient faim et mesaise, et qu'ils soient si povrement vestus et si loing de toy assis né si laidement haitiés? Mauvaisement sert son Seigneur qui ses messages reçoit si laidement. Grant honte fait à son Seigneur qui ainsi ses messages sert. Ta loy que tu disoies qui estoit si bonne monstres bien, par ce, qu'elle soit faulse.» Après ces paroles, se départit de Charlemaines, et s'en retourna à sa gent, et refusa le saint baptesme qu'il vouloit recevoir. Lendemain manda bataille à Charlemaines. Lors entendit bien l'empereur qu'il eut baptesme refusé pour les povres qu'il vit si laidement traitiés. Pour ce commanda Charlemaines que les povres de l'ost feussent honnourablement vestus et suffisamment repeus de vins et de viandes.

Cy endroit se peut chascun avertir qui cil est en grant coulpe vers nostre Seigneur qui ses povres ne paist en temps de nécessité. Sé Charlemaines perdit ainsi le roy Agoulant et sa gent qui ne furent baptisés, pour ce qu'il vit les povres laidement traitiés, que sera-il, au jour du jugement, de ceulx qui en ceste mortelle vie ont eu les povres en despit et malement les ont traitiés? Coment pourront-ils oïr cette horrible sentence, quant il dira: «Alez-vous, maléois[640], au feu pardurable: car j'ai eu faim, vous ne me donnastes pas à mengier.» Pour ce devons regarder que la foy et la loy nostre Sire vault pou aux Crestiens? sé elle n'est acomplie par œuvres, selon l'apostre qui dit que aussi comme corps est mort sans ame, aussi est foy morte sans bonnes œuvres. Et aussi comme le roy païen refusa baptesme, pour ce qu'il ne vit pas en Charlemaines droites œuvres, ainsi me doubte-je que nostre Seigneur ne refuse en nous la foy du baptesme, au jour du jugement, pour ce qu'il n'i trouvera pas les œuvres.