ANNEE: 800.

D'une adventure merveilleuse qui advint à Rollant comme il vivoit, avant qu'il entrast en Espaigne, et coment il délivra son oncle des mains aux Sarrasins[709].

Note 709: Ce chapitre manque dans les éditions imprimées latines et françoises de la chronique de Turpin; mais on le retrouve dans un grand nombre de manuscrits, entre autres pour le texte latin dans celui de Notre-Dame, et pour la traduction dans le n° 7871. Les chroniques de France, du temps de Philippe-le-Bel, ne l'ont pas admis.

Mais, pour bon exemple donner aux roys et aux princes qui guerre ont à mener contre les ennemis de la crestienté, ne doit-on ci oublier une merveilleuse adventure qui advint à Rollant au temps qu'il vivoit, avant qu'il entrast en Espaigne. Il advint qu'il assist à grant ost une cité qui avoit nom Garnopole[710]; sept ans entiers dura le siège.

Note 710: Garnopole. Grenoble (Grationopolis).

Tandis comme il estoit au siège devant cette cité, un message vint à luy, et luy dist que les roys des Wandres et de Frise et de Sassoigne avoient assis Charlemaines son oncle en la cité de Dalmacie, en un chastel; pour ce luy mandoit son oncle qu'il le secourust tost et hastivement, et le délivrast des mains des païens qui assis l'avoient à grans osts. Moult fu Rollant dolent quant il sceut le péril où son oncle estoit. Si commença à penser lequel il feroit sé il iroit délivrer son oncle, et guerpiroit le siège de la cité où il avoit si longuement sis, et souffert tant de peines et de travaulx; ou s'il la prendroit avant qu'il alast en l'aide son oncle.

Oez[711] que fist le noble prince Rollant en la nécessité de deux fortunes: trois jours et trois nuits jeusna, sans boire et sans mengier, luy et tous ses osts en oroison, priant à Dieu que il leur envoiast secours par telles parolles:

«Biau sire Jhésu-Crist, fils du hault Père, qui la rouge Mer partis et devisa, ton peuple feis parmi passer à terre seiche, et le roy Pharaon qui les chaçoit plungeas en la mer, luy et tout son peuple; à ton peuple qui estoit par le désert envoias la manne du ciel, maintes nations et maint peuple occis qui leur estoient contraires, et Sion le roy des Amoriens, Og le roy de Basan, et tous les roys de la terre Chanaan; et leur délivras la terre de promission pour habiter, si comme tu l'avoies devant promis à leur père Abraham; et tu sire, qui les murs de Jhéricho trébuchas sans aucune humaine force, où les ennemis de ton peuple estoient enclos: beau sire Dieu, si comme c'est voir, et je croi fermement que tu es tout puissant, par ta sainte parolle vueilles destruire et cravanter ceste cité par les bras de ta puissance, si que la gent païenne qui se fie en sa fiance et non mie en toi, cognoisse appartement que tu es Dieu tout puissant, plus fort que nuls roys, vrai aideur de tous Crestiens, et destruiseur de Sarrasins et de toutes gens mescréans, qui vis et règnes avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin.»

Note 711: Oez. Ecoutez.

Après ceste parolle, les murs de la cité chaïrent sans aucune force d'homme, si que la cité fu toute desclose de toutes pars, et le prince Rollant entra dedans luy et ses osts sans nulle défence; les Sarrasins occirent et chacièrent tous. Si fu la cité conquise en telle manière comme vous avez oï. Moult fu Rollant lié et tous ses osts de la grace que nostre Seigneur luy avoit faitte par sa vertu. Louenges luy rendirent de bonne entencion.