La complainte que l'empereur fait de ses fils, de leur cruauté et du deffault de foi et de desloyauté de ses barons et de ses prélas; et parle en telle manière en sa propre personne[941].

Note 941: Dom Bouquet dit ici en note: «Cette complainte, qui est une fable, ne se trouve pas dans la vie latine de Louis-le-Débonnaire.» J'avoue que je ne vois rien de fabuleux dans cette complainte, dont l'original étoit, suivant les plus grandes probabilités, conservé dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, quand les Chroniques françoises de Saint-Denis furent rédigées, c'est-à-dire vers la fin du XIIIeme siècle. Rien n'est invraisemblable dans la narration du malheureux empereur, et l'on ne voit pas bien comment on auroit inventé un monument de ce genre deux ou trois siècles après les événements auxquels il se rapportoit? On ne le retrouve plus aujourd'hui que dans la traduction du moine de Saint-Denis, voilà pourquoi si peu de personnes en ont remarqué le caractère et discuté la sincérité.

«Je Loys, César et empereur Auguste de l'empire des Romains, par la grace de Dieu. Comme je gouvernasse le monde qui est soubmis à l'empire de Rome, et je féisse plus grant lasche[942] de justice pour miséricorde que je ne déusse vers aucuns de mes gens, ceulx meismes que j'avois ainsi laschiés et donnée la vie qu'ils avoient meffaite par droit furent de si grant cruaulté qu'ils ne s'esmeurent pas tant seulement contre moy, ains misrent mes chiers enfans en telle forsenerie que eulx-meismes gettèrent les mains à moy et me misrent en prison et mon petit fils Charlot; et ma femme Judith envoièrent en essil. Tourmenté fu et grevé par ceulx à qui je n'avoie fait nul grief; mais toutes voies portoie-je ces maulx paciemment pour ce qu'il me sembloit que la volonté nostre Seigneur me pugnesist pour mes péchiés, en telle manière. En la cité de Soissons fu amené, en l'abbaïe et au couvent Saint-Maard et Saint-Sébastien. Et pour ce qu'ils savoient bien que je amoie bien le lieu, ils se conseillèrent et cuidèrent que je me deméisse, de ma volonté, de mes armes et de mon sceptre par aventure, après si grant tribulation et si grant desconfort.

Note 942: Lasche. Relâchement.

»Et quant ils m'eurent léans mis en estroite prison, pour faire ce qu'ils avoient devant pourparlé, ils envoièrent à moy aucuns de leurs menistres, et me firent entendant que l'emperéis Judith, ma femme, estoit vestue et voilée en une abbaïe de nonnains; et disoient qu'ils cuidoient encore mieulx qu'elle feust morte. Et pour ce que ils savoient bien que j'amoie moult Charlot, mon petit fils, sur toutes créatures, me disoient-ils aussi qu'il estoit tondu et vestu comme moine, au couvent de léans. Et quant je oï ce, je ne me peus tenir de plourer; si ne fu pas merveille; car j'estoie desposé et getté hors de la dignité d'empereur, et avoie perdu ma femme et mon doulx fils. Plusieurs jours fu en telles douleurs, en cris, en pleurs; si n'avoie nul qui de riens me reconfortast, et bien sentoie que je me dégastoie tout et afleboioie durement, pour le grant courous que j'avoie; si n'avoie confort de nully fors de Dieu. Car les huis et les entrées estoient si gardées que nul ne povoit à moy venir. Toutes voies y avoit-il une petite voie estroite par quoi l'on povoit aler au couvent des frères et en l'églyse; mais elle estoit moult curieusement gardée. Lors me pourpensay que je iroie; et quant je fus là venu, je m'agenoillay devant tous les frères et leur monstray comme à sages mires la maladie dont je me douloie, et leur priay moult dévotement qu'ils feussent en oraisons pour moy envers mon seigneur saint Maard et mon seigneur saint Sébastien, et qu'ils priassent pour l'ame ma femme, car je cuidoie certainement qu'elle fu trespassée, si comme ils m'avoient fait entendant. Et les preudommes qui grant compassion avoient de ma douleur me reconfortèrent moult, et ainsi comme s'ils feussent certains des choses qui estoient à avenir, me promirent que sé je mettoie du tout m'espérance en Dieu, que j'aroie prochainement confort et médicine de mes douleurs, par les prières et les mérites des glorieux confesseurs. Et quant ils m'eurent ainsi bien réconforté, et prié pour moy, ils me ramenèrent arrière, jusques à l'uis de la prison. Ens entray, et fu dedans aussi comme devant. La nuit qui après vint, estoie en la chartre, et moult désiroie à véoir l'estoile journal[943], pour la nuit qui trop me duroit.

Note 943: L'estoile journal. Lucifer. L'étoile du jour.

»Quant ce vint après matines, si m'en entrai en une petite chapelle dédiée de la trinité qui estoit près de la prison; et demouray illec grant pièce de nuit. Si regarday par aventure parmi une fenestre, et vis l'un des sergens qui me gardoit, qui sans raison me faisoit tant de maux comme il povoit; si estoit couchié près des fondemens, dessoubs la couverture, pour garder que je n'eschapasse, parmi celle fenestre. Et quant je me perceu qu'il dormoit comme cil qui estoit ivre et plain de vin, je montai en une eschièle qui estoit en un anglet de la chapelle, et pris une corde qui pendoit à un las, et la liai à une des hantes[944] qui léans estoit pour porter les enseignes en rouvoisons[945]; puis fis un las en la corde et la gettai parmi la fenestre. Par tel engin sachai à moy l'espée de celuy qui dormoit et la jettai en un fossé plain de fange et d'ordure, qui estoit près du fondément du mur. Lors appelai le sergent par son nom et lui dis: O bon sergent et bonne guaite[946] et espérance de tous tes compaignons, dors-tu ou sé tu veilles? Et il me respondit: «Je veille, je veille. Et je luy dis: Que fais-tu? Et il me respondit: Que te chaut? Et je luy dis: Sé besoing estoit, tu n'aroies point d'espée. Lors jetta les bras à son chief et puis se leva pour querre s'espée. Lors luy redisis: Hé bon sergent, sé tu m'éusses aussi bien gardé comme tu as t'espée, je ne feusse pas or ci. Et il me respondit: quoi qu'il soit fait de m'espée, je t'ai bien gardé jusques ci si comme il m'est commandé, et garderai encore. Je lui respondis: Pour ce doncques que tu es si bonne guaite et si sage, en guerredon de ton bon service, va et si prens t'espée que tu as si honteusement perdue en ce beau lieu et net qui est tout fait pour garder armeures. Et ainsi fu le ribaut escharni, qui maint despit m'eut fait en son povoir.

Note 944: Hantes. Perches.

Note 945: En rouvoisons. Pendant les rogations. Il s'agit ici des bannières d'église.

Note 946: Guaite. Sentinelle.