»En ce jour meisme, les frères de léans qui estoient en grant paine de savoir coment ma besoigne se portoit par dehors, me mandèrent la vérité en escript, en un rollet, par Hardouin, qui, chascun jour chantoit une messe devant moy. Si ne le m'osa bailler appertement, pour ceulx qui me gardoient. Mais quant j'alai offrir à sa main[947], pour l'ame de ma femme que je cuidoie qu'elle feust morte, il m'estraint la main de lès l'autel et jetta tout bellement le rollet en un saquelet devant moy, si que nul ne l'apperceut.

Note 947: Offrir à sa main. Sans doute, déposer en ses mains une offrande.

»Quant la messe fu chantée et ils furent tous hors issus, je pris ce rollet et commençai à lire. Lors vi bien que ma femme n'estoit pas morte et que mon fils n'avoit nul mal, et que plusieurs barons se repentoient moult de ce qu'ils s'estoient vers moy fauscé, et qu'ils m'avoient ainsi relenqui.

»Et vi après qu'ils s'appareilloient durement par armes que je feusse restabli. Et tant amenda ma besoigne de jour en jour par les mérites des glorieux confesseurs, que ils parfirent bien ce qu'ils avoient commencié, si comme il apparut en la fin.

XIX.

ANNEES: 833/834.

De la repentance des barons qui contre luy furent, et de la fausse cautele des traiteurs. Coment Lothaire l'emmena à Ais-la-Chapelle. Coment les barons s'alièrent pour luy délivrer. Coment il fu laissié à Saint-Denis et il s'enfuit à Vienne, et coment il fu restabli en l'empire.

[948]La saison fu jà si avant passée que le septembre approucha. Entour les kalendes d'octobre repaira Lothaire à Soissons. Son père prinst qui estoit en l'abbaïe de Saint-Maard en estroite prison et le mena avecques lui à Compiègne. Là vindrent les messages Constantin, l'empereur des Griecs[949], Marc, arcevesque d'Ephèse, et Tules, maistre-sergent du palais[950]. A l'empereur estoient envoiés. Si luy apportoient présens; mais le fils ne voult le souffrir, ains oït les messages et receut les présens. Au parlement qui là fu assemblé se purgèrent aucuns[951] par serement et aucuns par simples parolles des cas que on leur mettoit sus. Si furent plusieurs qui avoient si grant pitié du père, qu'ils se repentoient, dont ils s'estoient consentis au fils contre luy, et estoient tous en celle répentance, fors ceux tant seulement qui la traïson avoit pourparlée. Et pour ce que les traitres se doubtoient que les choses qui estoient avenues ne se tournassent en cas contraire, ils se pourpensèrent d'un malice qui moult leur povoit valoir, ce leur sembloit. Car ainsi comme l'empereur avoit fait commune pénitence et plaine satisfaction au peuple de ce dont ils l'encolpoient, tout feust ce par faulceté, ainsi voulloient-ils qu'il féist plaine satisfaction à sainte Eglyse et qu'il méist jus les armes et baudré de chevalerie sans nul rappel, et qu'il ne feust pas tenu pour chevalier; contre le jugement des canons et des lois qui dient que nul ne doit estre puni né jugié deux fois, en un meisme cas. Pou en y eut qui ce jugement contredéist. La plus grant partie s'i accorda de parolle tant seulement, si comme il advient souvent en telles besoingnes, pour ce qu'ils n'eussent le mautalent des plus puissans. Ceste chose firent les traitres par le conseil d'aucuns évesques qui estoient parçonniers de la traïson.

Note 948: Vita Ludov. Pii.—XLIX.

Note 949: Le latin porte seulement: «Legatio Constantinopolitani imperatoris.» Cet empereur se nommoit Théophile et non pas Constantin.