XXII.

ANNEES: 838/839.

De la comète qui apparut. Coment l'empereur donna à Charlot, son petit fis, partie de l'empire, dont les frères furent moult courouciés. Coment il le couronna. De la complainte du peuple contre le comte Berard. Coment il donna grant terre à Lothaire, pour ce que il feust garde de son fils Charlot, et coment Loys ostoia contre son père.

Après ce parlement et ces choses, se départirent tous, et donna l'empereur congié à ses fils; en chaces de bois se déporta vers le mois de septembre; vers la Saint-Martin se traist vers la Chapelle pour yverner. Tout cet yver y demoura et y célébra la sollempnité de Noël et de Paques. [979]Lors apparut au ciel un signe espouvantable que l'en nomme l'estoille comète; si dient les astronomiens qu'elle signifie mort de princes. L'empereur qui l'estudioit volentiers en telles choses, l'apperceut premièrement: tantost fist venir devant luy deux clercs qui de cel art savoient, et leur demanda qu'il leur sembloit de ce signe? L'un de ces deux clercs fu celluy qui ceste histoire escript, si comme il dit là endroit. Lors luy dit le clerc qu'il attendist la response de luy de ce qu'il demandoit, jusques à lendemain qu'il auroit mieux l'estoille pourveue et la signification congnue; et l'empereur cuida, si comme il estoit voir, qu'il ne luy déist fors pour passer temps et pour ce qu'il avoit paour que il ne feust contraint à respondre telle chose dont l'empereur fu courroucié. Lors luy dit: «Va tost sur les murs de ce palais et me saches à dire la vérité de ce que tu auras veu; car je sai bien que c'est l'estoille et le signe dont nous avons aucunes fois parlé. Va doncques, et si m'en saches à dire ce qu'il t'en semblera.»

Note 979: Vita Ludovici Pii.—LVIII.

Adont luy respondit le clerc, quant il eut celle estoille veue; aucunes choses dist et d'aucunes se tut. Et l'empereur qui bien s'en apperceut luy dit lors: «Une chose y a, dont tu ne parles mie. Car je scay bien que ce signifie mort de princes et mutacion de règne.» Le clerc luy mist avant l'authorité du prophète pour lui appaisier, qui dist ainsi: N'aies paour des signes du ciel qui les gens espouvantent[980]. Et l'empereur respondit par grant sens et par grand fermeté de cuer et de foi: «Nous ne devons,» dit-il, «nulle riens doubter tant comme celluy qui créa l'estoille. Et nous-mesmes ne povons pas assez louer né merveiller sa débonnaireté qui nous daingne admonester par tels signes, pour que nous qui sommes pécheurs et sans repentance, nous retraions de nos péchés. Et pour ce que ce signe touche moy et tous les autres, chascun se devroit efforcer de sa vie amender, que nos péchiés ne nous tollent à avoir sa grace et sa miséricorde.» Quant il eut ce dit, il demanda le vin[981], si but; et puis tous les autres. Presque toute celle nuit veilla en prières et en oroisons. Au matin appella les ministres du palais et leur commanda que l'en donnast aux moustiers et aux povres, aux moines, aux chanoines et aux autres gens de religion. Messes fist chanter à tant de prestres comme l'en peut trouver. Si ne se doubtoit pas tant de luy come de l'estat de Sainte Églyse qu'il avoit à garder.

Note 980: Jeremie, chap. 10, v. 2.

Note 981: Il demanda le vin. Le latin dit: «Paulisper mero induisit.» C'est bien là le vin du coucher; sorte de collation que nos pères faisoient avant de reposer, et dont il est si souvent parlé dans les Chansons de geste.

Après ces choses, s'en ala pour chacier en la forest d'Ardaine. Et, ainsi comme l'en disoit, toutes les choses que il voult ordenner et faire en ce temps luy vindrent à bonne fin[982]. Le mois d'aoust approchant, fu à Ais-la-Chapelle. Là donna une partie de l'empire à Charles son fils, en la présence des ministres du palais et des contes palazins qui là furent assemblés. De ce furent moult courrouciés les autres frères quant ils le sceurent. Pour ce firent parlement ensemble; mais quant ils virent qu'ils ne le pourroient pas contredire, ils faingnirent et souffrirent ce que l'empereur avoit ordonné. Ainsi demoura le père tout cel esté. Quant ce vint vers le septembre, il assembla parlement vers la ville de Carisi; là vint son fils Loys du royaume d'Acquitaine, et fu présent à celle assemblée. Avant que le parlement départist, fist l'empereur chevalier son fils Charles, et le couronna et vestit de garnemens royaux, et luy donna Neustrie que Charles, son aïeul[983], avoit tenue. Tant comme il put s'efforça de garder la paix entre ses fils.

Note 982: Vita Ludovici Pii.—LIX.