[543]Incidence. En ce temps estoient moynes en l'églyse Saint-Martin de Tours, si comme saint Ode abbé raconte. Ces moynes vivoient trop délicieusement, et avoient robes de soie et souliers dorés. Bien monstra nostre Seigneur que leur vie ne luy plaisoit pas. Car deulx anges entrèrent en leur dortoir quant ils dormoient; l'un tenoit une espée nue et voulloit ceulx occire que l'autre luy monstroit au doit; un seul en eschapa qui pas ne dormoit; à l'ange qui tenoit l'espée dist: «Je te conjure de Dieu le tout puissant que tu ne m'occies mie.» Ainsi eschapa. Ce moustier donna puis l'empereur à celuy Alcuin son maistre dont nous avons dessus parlé. Abbé en fu et la gouverna puis, toute sa vie.
Note 543: J'ignore d'où celle incidence est traduite.—Ode.
Variantes: Oedes,—Eudes.
IV.
ANNEE: 800.
De la persécution qui avint outre mer aux crestiens et des messages l'empereur de Constantinoble; de la sentence de leurs lettres; de l'avision l'empereur des Grieux par quoi il admonestoit l'empereur et monstroit par raisons que il devoit emprendre la besogne.
[544]Au temps de ce prince, avint en la terre d'oultre-mer une grant persécution à la crestienté; car les Sarrasins entrèrent en la terre de Surie. La cité prisrent, le saint sépulcre et les sains lieux violèrent, et le patriarche chacièrent hors qui estoit homme de grant saincteté et de parfaite religion, et luy firent moult d'ennuis et de tourmens. Toutes voies, si comme à Dieu plut en qui grant fiance il avoit eschapa-il de leurs mains et autres personnes avec luy. En Constantinoble s'enfouit à Constantin l'empereur et à son fils Léon. A pleurs et à larmes leur compta la grant douleur et la grant persécution qui en la terre d'oultre-mer estoit avenue; comme les felons Sarrasins avoient la cité prise, le sépulcre ordoié[545] et les autres sains lieux de la cité désolés, les chastiaux et les cités du royaume prises, les champs gastés et le peuple occis en partie et partie mené en chétivoison. Et tant avoient fait de honte à nostre Seigneur et de persécutions à son peuple, qu'il n'estoit pas cuer d'homme crestien qui n'en deust estre dolent et courroucié. Dolent fu l'empereur de ces nouvelles. A ce fu la chose accordée, à la parfin, par une vision qui avint à l'empereur Constantin si comme nous vous dirons cy après, que ce meschief et ceste douleur seroit mandée à Charlemaines, l'empereur des Romains. La haute renommée de ses mœurs et de ses fais estoit là espandue par toutes les parties d'Orient. Quatre messages eslurent-ils pour ce message fournir dont les deux furent crestiens et les deux aultres Hébreux. Les deux crestiens furent Jehan évesque[546] de Naples, et David archeprestre de Jhérusalem.
Note 544: A compter de ce chapitre, le récit n'est plus fondé que sur des traditions postérieures au règne de Charlemagne. Les unes se rattachent à son prétendu voyage à Jérusalem, les autres à l'expédition d'Espagne que couronna la défaite de Roncevaux. Les traducteurs les plus anciens des Chroniques de France, Nicolas de Senlis et le ménestrel du comte de Poitiers, n'ont admis dans leur compilation ni l'une ni l'autre de ces traditions populaires, et ils ont imité en cela la retenue d'Aimoin. C'est la troisième version des Chroniques (celle qui parut au commencement du règne de Philippe-de-Valois) qui d'abord accorde sa confiance à la relation de Turpin. Cependant elle ne traduisit pas encore la chronique fabuleuse intitulée dans le manuscrit de Saint-Germain, aujourd'hui cotté n° 1085: «Descriptio qualiter Carolus-Magnus clavum et coronam Domini à Constantinopoli Aquisgrani attulerit, qualiterque Carolus calvus hoec ad Sanctum-Dyonisium retulerit.» C'est le moine de Saint-Denis qui, peu de temps après, garantit l'authenticité de cette Chanson de geste, en lui donnant place dans les Grandes chroniques. Quel que peu de fondement historique qu'elle ait, la tradition du voyage de Charles étoit déjà fort ancienne à l'époque où notre traducteur s'empara de sa légende latine. Les jongleurs la récitoient et la chantoient dans toute l'Europe plus d'un siècle auparavant, et M. Fr. Michel vient d'en publier l'une des curieuses leçons, sous le titre anglois de: The travels of Charlemagne to Jérusalem and Constantinople. Paris, Techener, 1836. Son opinion est que le manuscrit de Londres qui lui en a fourni le texte, sans doute fort corrompu comme tous les textes anglois des anciens poëmes de France, peut remonter au commencement du XIIème siècle. Bien plus: avant M. Michel, l'abbé de La Rue avoit prétendu dans ses Bardes, Jongleurs et Trouvères, tome II, page 25, que le même poëme étoit du commencement du XIIème siècle; mais les raisons sur lesquelles il fondoit son opinion ne m'ont pas paru concluantes. Ce ne seroit pas la seule fois que l'abbé de La Rue auroit pris pour une marque d'ancienneté les formes du dialecte anglo-normand, conservées en Angleterre long-temps après qu'elles étoient tombées en désuétude en France, et même en Normandie. En tous cas, nous pouvons du moins assurer que le Msc. de Saint-Germain, avec lequel nous avons confronté cette partie de la Chronique de Saint-Denis, remonte aux premières années du XIIème siècle pour le moins. Le texte en est surchargé de corrections marginales et interlinéaires, lesquelles semblent plutôt modifier le fond du récit que redresser les inattentions du copiste.
Note 545: Ordoié. «Sali», rendu ord.
Note 546: Evesque. Sacerdos.
Et estoit ce Jehan homme religieux, et simple comme coulon[547]. Et David estoit homme loyal, droiturier et plain de la paour nostre Seigneur. Et les deux messages hébreux Isaac et Samuel. Ce Samuel estoit évesque de leur loy et de grant religion en leur manière; sage en parole et emparlé en deux manières de langages. Ysaac estoit de grant sens en leur loy. Les deux crestiens Jehan et David portoient la chartre où le mandement estoit escript par la main du patriarche Jehan, scellé par le commandement l'empereur Constantin. Et les deux Hébreux apportoient la chartre l'empereur scellée de son propre scel. Mais la sentence des deux estoit ainsi comme toute une.