Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre contre les ennemis de la croix.
Note 87: Estandales. Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.»
Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner. Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains autres périls.
III.
ANNEE 1190.
Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust.
Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna son testament en leur présence par moult grant délibération, qui ainsi commence:
«Au nom de la saincte trinité qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvéoir en toutes manières le proufit des subgiés, et mettre en avant le commun proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par souverain désir à parfaire le veu de nostre pélerinage pour secourre la terre saincte, nous proposons à ordonner coment les besoingnes du royaume seront traictiées et le royaume gouverné quand nous en serons partis; et si proposons à ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous.
»Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en chascune prévosté quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traictiées sans leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy établissement metons-nous hors la cité de Paris; en laquelle nous voulons qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Après, là où nous avons mis nos baillifs, ès bailliages qui sont desinnés et divisés par propres noms, nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre bailliage qui soit appellé le jour des assises; et que tous ceux qui auront plaintes à faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et nostre justice, qui sont proprement nostres, soient là escript[88].
Note 88: «Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam: forefacta quæ propriè nostra sunt ibi scribentur.» (Rigord.)