Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent.

Note 218: Les Isangrins et les Bloetins. Ainsi se nommoient deux
partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et au
XIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins en
Italie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. de
Reiffenberg dans la préface de son second volume de Philippe
Mouskes
, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fuerunt
Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?»

L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il espargna la ville de Douay et la retint en sa main.

VII.

ANNEE 1214.

Coment le roy d'Angleterre arriva à la Rochelle et coment il prist Robert le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences.

En quaresme qui après vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et arriva à grant ost à la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, à Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce, estoient aliés au roy de France. Puis trespassa par la cité d'Angiers en la conté de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cité d'Angiers prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut envoié ses coursiers en fuerre à moult grant plenté de gent, et que il orent prises les proies outre Loire, delès la cité de Nantes; quant Robert l'ainsné fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si passa follement le pont de Loire à pou de gens, pour les proies rescourre. Eux qui furent pourveus de moult plenté de gent prisrent luy et quatorze chevaliers nés de France.

En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut esté Artus le conte de Bretaigne, de par la contesse sa mère; en telle manière eut la dame et toute la conté par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi de la terre, il fist secours à monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui demouroit à Chinon et au pays d'environ, à grant gent, par le commandement son père, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la contrée. Le roy Jehan avoit là tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsnée fille le conte Geffroy, son frère; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas qu'elle fust mariée, qu'il ne perdit la terre.

En celle année se desmist Geffroy l'évesque de Senlis par le congié l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouverné l'éveschié, pour ce s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219] entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Après luy fu esleu frère Garin qui estoit frère profès de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil qui estoit en luy hébergiée, et pour les autres graces qui en luy habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume, secont après le roy; les nécessités des églyses procuroit par grant diligence, et gardoit leur franchises et leur privilèges entièrement et sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint Fabien, qui, comme il fust cler et renommé au palais des empereurs de Rome, il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens.

Note 219: Chaalis. Aujourd'hui Charlieu, dans le Charolois.
«Caroli locus.»