Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu'il avait à Morgiane de lui avoir conservé la vie une seconde fois, l'embrassa. Morgiane, dit-il, je t'ai donné la liberté, et alors je t'ai promis que ma reconnaissance n'en resterait pas là, et que bientôt j'y mettrais le comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille. Et en s'adressant à son fils: Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d'obligation que moi. Vous voyez que Cogia Houssain n'avait recherché votre amitié que dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par trahison; et s'il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane, vous épousez le soutien de ma famille, tant que je vivrai, et l'appui de la vôtre jusqu'à la fin de vos jours.
Le fils, bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu'il consentait à ce mariage, non-seulement parce qu'il ne voulait pas désobéir à son père, mais aussi parce qu'il y était porté par sa propre inclination.
On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du capitaine auprès de ceux des trente-sept voleurs; et cela se fit si secrètement, qu'on n'en eut connaissance qu'après de longues années, lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de cette histoire mémorable.
Peu de jours après, Ali Baba célébra les noces de son fils et de Morgiane avec grande solennité, et par un festin somptueux, accompagné de danses, de spectacles et des divertissements accoutumés, et il eut la satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invités, sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs n'ignoraient pas les qualités de Morgiane, le louèrent hautement de sa générosité et de son bon cœur.
Après le mariage, Ali Baba, qui s'était abstenu de retourner à la grotte depuis qu'il en avait tiré et rapporté le corps de son frère Cassim sur un de ses trois ânes, avec l'or dont il les avait chargés, par la crainte de les y trouver ou d'y être surpris, s'en abstint encore après la mort des trente-huit voleurs, en y comprenant leur capitaine, parce qu'il supposa que les deux autres, dont le destin ne lui était pas connu, étaient encore vivants.
Mais au bout d'un an, comme il eut vu qu'il ne s'était fait aucune entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage, en prenant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à cheval, et quand il fut arrivé près de la grotte, il prit un bon augure de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit pied à terre; il attacha son cheval, et, en se présentant devant la porte, il prononça ces paroles: «Sésame, ouvre-toi,» qu'il n'avait pas oubliées. La porte s'ouvrit; il entra, et l'état où il trouva toutes choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y était entré depuis environ le temps que le faux Cogia Houssain était venu lever boutique dans la ville, et ainsi que la troupe des quarante voleurs était entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps-là, et ne douta plus qu'il ne fût le seul au monde qui eût le secret de faire ouvrir la grotte, et que le trésor qu'elle enfermait était à sa disposition. Il s'était muni d'une valise; il la remplit d'autant d'or que son cheval en put porter, et il revint à la ville.
Depuis ce temps-là, Ali Baba, son fils, qu'il mena à la grotte, et à qui il enseigna le secret pour y entrer, et après eux leur postérité, à laquelle ils tirent passer le même secret, en profitant de leur fortune avec modération, vécurent dans une grande splendeur, et honorés des premières dignités de la ville.
Lorsque Scheherazade eut fini son histoire, n'ayant pas envie d'en recommencer une nouvelle, elle se jeta aux pieds du sultan des Indes, et lui dit:
Roi du monde, puissant monarque de ce siècle! ton esclave t'a raconté pendant mille et une nuits des contes agréables et amusants, des histoires et des anecdotes en prose et en vers. N'est-ce point assez, et persistes-tu toujours dans ton ancienne résolution? C'est assez, dit le sultan des Indes; qu'on lui coupe la tête, car ses dernières histoires surtout m'ont causé un ennui mortel. Alors Scheherazade fit un signe à la nourrice, et celle-ci entra avec trois enfants dont le sultan avait rendu mère Scheherazade pendant les mille et une nuits qu'avaient duré ses récits. L'un de ces enfants commençait à marcher seul, le second marchait à la lisière, et le troisième était encore suspendu au sein de la nourrice. Elle présenta ces enfants au sultan des Indes, et se jeta de nouveau à ses genoux.
Grand roi, dit-elle, voici tes enfants, je te supplie de m'accorder la vie pour l'amour d'eux, et non à cause de mes histoires; car si tu les prives de leur mère, ils deviendront orphelins: aucune autre femme ne peut avoir pour eux le cœur d'une mère. En disant ces mots, elle pressa ses enfants contre son sein, et répandit un torrent de larmes.