Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.

Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je suis la princesse sa fille.

Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.

De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler selon votre qualité et votre mérite.

Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.

Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et nous passâmes le reste de la journée très-agréablement.

Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir, elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez la fausse position dont vous jouissez ici.

Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse, repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...

XXXVIIE NUIT

Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité. Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse, m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous sauvez.