Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et pourquoi m'appelez-vous? Un mal de cœur, lui répondit la princesse, m'a obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose.
A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez peut-être enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous les avez apportées sans y prendre garde.
Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle. J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du bain.
Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans; mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse. Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un démon impitoyable.
Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection; mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas brisé le talisman.
Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main propre.
A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre, parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies. N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce pas là tes babouches?...
XXXVIIIE NUIT
Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire du second Calender:
Le Calender, continuant de parler à Zobéide: