Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais, hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le cœur. Cette princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive, et les joues baignées de larmes.

Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement: Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement, et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas, repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la connais-tu pas?

Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...

XXXIXE NUIT

Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie, éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.

Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais, par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi je suis capable. A ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle me fit évanouir.

Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder: Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau. Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.

Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre clémence.

Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied sur la cime d'une montagne.

Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi: Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe. Il disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des États du roi mon père.