Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin dans mon appartement les joues baignées de pleurs. Elles vinrent m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: Adieu, cher prince, adieu; il faut que nous vous quittions.
Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur affliction et de cette séparation dont elles me parlaient. Au nom de Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me répondre précisément: Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grâce, cette douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles recommencèrent à pleurer amèrement. Mes aimables dames, repris-je, de grâce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre douleur.
Hé bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble avec l'agrément que vous avez vu; mais au bout de chaque année, nous sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction. Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses, particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi contenter votre curiosité, et adoucir votre solitude pendant notre absence. Mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous espérons que vous profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous emporterions bien la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa retenue...
LIIE NUIT
Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire, Votre Majesté saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire:
Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent ensuite, et je restai seul dans le château.
Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un siècle sans elles.
Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.
J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable.
Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle qui suivait.