Au sud du 50° de latitude nord, le règne animal semblait limité aux oiseaux de mer, à leurs parasites et aux tortues.

Les occupations de notre naturaliste se bornèrent jusque-là à conserver, au moyen de composés arsenicaux, les dépouilles de quelques albatros voraces et confiants, qui persistaient à suivre le sillage du navire et à s'élancer sur tous les détritus d'aliments qu'on jetait par dessus le bord. Mais quelques-uns de ces détritus cachaient un hameçon attaché à une ligne pendant à l'arrière. Quand un albatros avalait un de ces appétissants morceaux, il comprenait vite de quoi il s'agissait. Alors commençait un combat qui finissait toujours par la capture du pauvre volatile, lequel, tiré hors de son élément, venait échouer sur le pont. L'albatros, avec ses immenses ailes et ses pieds palmés, est dans l'impossibilité de s'échapper, car il ne peut prendre essor sur une surface plane et rigide. Ils se bornait donc à battre des ailes, et restait prisonnier, promenant, avec un étonnement mêlé de frayeur, ses grands yeux de gazelle sur les gens de l'équipage et sur les agrès du navire.

Les albatros communs à queue courte, dont nous avons pris un bon nombre, mesurent de sept à huit pieds d'envergure. Leur hauteur, quand ils se tiennent droits, dépasse trente pouces. Chose étrange, ces oiseaux qui vivent constamment sur la surface de l'Océan et qui dorment sur les vagues, ont le mal de mer comme le plus vulgaire terrien dès qu'ils sont sur le pont d'un navire. Tous ceux que nous avons pris chancelaient pendant un instant et expectoraient sur le pont tout le contenu de leur estomac. J'attribuai d'abord ce résultat à la frayeur, mais je remarquai ensuite que plusieurs de ces oiseaux, une heure après leur capture laissaient tomber de leur bec une espèce de liquide ressemblant à une sécrétion analogue à la salive produite sous l'influence du mal de mer lorsque celui-ci est au paroxysme de son intensité. Bien qu'ils n'aient pas l'air méchant, ces oiseaux vous frapperaient fort bien aux jambes ou vous briseraient un ou deux doigts, s'ils en trouvaient l'occasion. Pour se poser sur les flots, ils replient leurs longues ailes, véritables voiles triangulaires, d'un air aussi gauche et aussi embarrassé que possible. Lorsqu'ils veulent s'élever, on dirait qu'ils ont besoin d'emmagasiner de l'air sous eux, car ils s'ébattent rapidement avant de prendre leur essor. Au moment où ils s'abaissent pour prendre du repos, ils élèvent très haut l'extrémité de leurs ailes, de sorte que celles-ci forment un plan incliné; arrivés près de la vague, ils allongent leurs pieds en avant comme pour prendre l'eau et s'arrêter. De cette façon ils peuvent descendre au milieu d'une mer très grosse sans être couverts par les vagues.

Tout le plumage, mais surtout les grandes plumes de ces oiseaux, donnent asile à une multitude de curieux parasites. Parmi ces derniers, il en est qui ont jusqu'à 3/16 de pouce de long avec une grosseur proportionnée.

Pendant que nous étions au sud du 40° de latitude, nous apercevions de temps en temps des tortues qui flottaient à la surface de la mer, quand celle-ci était calme. Cependant nous n'essayâmes d'en prendre aucune, ces amphibies ne valant pas à nos yeux la peine qu'on se dérangeât pour les capturer. D'ailleurs, les tortues, en général, ne méritent nullement la réputation que leur a faite Bardwell Slote. Aussi les laissâmes-nous dormir en paix et même ronfler, si tel était leur bon plaisir. Sous cette latitude, nous voyions aussi quelques poulets de la mère Carey et des pétrels tournoyer autour du navire. Plus au nord, les puffins, les goëlands, les guillemots et quelques autres espèces, firent leur apparition; mais toutes se tenaient, pour chercher leur nourriture, à une distance qui les mettait à l'abri des séductions du lard et des autres morceaux délicats et alléchants que nous avions l'attention de jeter à la mer, et qui eussent suffi pour entraîner la perte d'oiseaux moins défiants.

Vous ayant entretenu de la mer, du ciel et des oiseaux qui planent dans les airs, il n'est peut-être que temps d'appeler maintenant votre attention sur notre navire, de vous en dépeindre les qualités; car c'est en lui que, pour un temps, se résumera notre univers.

Vous savez qu'à notre départ de San Francisco, le navire était chargé jusqu'à couler bas, c'est-à-dire depuis la ligne du pont presque jusqu'à la quille. Il en résultait que son tirant d'eau était considérablement augmenté, et qu'avec une mer un peu houleuse, le pont était toujours humide et dépourvu de confort. Mais comme notre provision de charbon diminuait à raison de cinq tonnes par jour, la Jeannette se releva de bonne heure et nous eûmes alors les pieds secs. Cependant on ne pourrait employer un steamer très rapide pour les expéditions arctiques, à cause de l'énorme quantité de charbon qu'il faudrait emporter. Avec la vitesse qu'elle possède, la Jeannette pourra rendre tous les services qu'on peut attendre d'elle au milieu de la banquise, car, en employant simultanément les voiles et la vapeur, elle pourra acquérir une vitesse suffisante pour profiter d'une occasion favorable....

Toutes voiles dehors, la Jeannette porte: une grand'voile, un hunier et une voile de perroquet sur son grand mât; une trinquette, une voile carrée ou hunier et une voile de perroquet sur son mât de misaine; enfin une voile d'étai, un foc et un clin-foc sur son mât d'artimon; en outre, un foc-ballon.

Toutes ces voiles neuves ont été confectionnées avec le plus grand soin à Mare Island. En outre, nous avons deux autres jeux de voiles de réserve prêts à servir, et dont l'un est complétement neuf. Les manœuvres courantes sont également neuves, et le mât de misaine, ainsi que le grand mât, sont pourvus de vergues, de flèches mobiles, qu'on peut manœuvrer du pont, ce qui évite aux matelots de grimper au sommet des mâts pour ferler les voiles. La mâture est solidement construite, avec l'inclinaison prononcée qu'on retrouve dans tout navire construit en Angleterre. Tout le monde se rappelle ce schooner long, bas, aux allures déhanchées, qui apparaît toujours dans les romans maritimes, juste au moment où le héros va dire ou faire quelque chose d'important. Eh bien, si la Jeannette était un schooner, au lieu d'être armée en barque, elle ressemblerait à ce fameux bâtiment. Le gaillard d'arrière commence entre le grand mât et le mât d'artimon, et sert de plafond à notre salle à manger. Dans cette dernière, se trouvent une table percée au centre par le mât d'artimon, un harmonium et une bibliothèque. Nous avons juste l'espace nécessaire pour mettre nos chaises entre la table et la cloison qui sépare la salle à manger de la salle des cartes. Celle-ci est divisée en trois parties par des lignes imaginaires, qui séparent le domaine du chirurgien, avec ses appareils au sinistre aspect et ses files de flacons rangés en bataille, de celui de notre naturaliste, orné de tout un attirail de peaux et d'autres échantillons d'histoire naturelle. C'est dans cette dernière partie que se trouvent aussi mes «bébés», c'est-à-dire les boîtes renfermant mes instruments scientifiques. A tribord, c'est-à-dire à main droite de la chambre des cartes, se trouvent aussi la principale bibliothèque du navire, les petits instruments scientifiques, les instruments d'optique, et différents autres objets du même genre, faisant le complément de ce que doit emporter un bâtiment qui va explorer les régions arctiques. Derrière la cabine, se trouve un autre compartiment, que traverse la tige du gouvernail, et qui porte le nom de ce dernier, où sont emmagasinés nos lampes, quelques provisions additionnelles et des sacs de pommes de terre, qui, je dois le dire, marchent grand train sur la voie de la démoralisation. Au dessous, dans le carré, se trouvent six hamacs, dont quatre dans des cabines séparées; des rideaux seulement protègent les deux autres. Des manches à air et quelques autres inventions du même genre donnent un peu d'air pur dans cette espèce de cachot maritime; mais, si les vents tombent, l'atmosphère y devient assez désagréable pour nous faire préférer le gaillard d'arrière, où Dieu nous prodigue son oxygène.

Quelle bizarre collection d'objets, contient cet espace, long de six pieds, large de quatre et haut de cinq pieds six pouces, qui constitue ma cabine! Un petit sabord de huit pouces de diamètre, soigneusement lutté avec du blanc de céruse et de la graisse, quand le navire est à la mer, mais qui, au besoin, peut s'ouvrir pour ventiler la pièce, est la seule ouverture par où l'air pénètre chez moi. Au fond, et au-dessus de mon hamac, une pile de vêtements de flanelle, bien enroulés et bien empaquetés pour les protéger contre l'humidité. Une petite bibliothèque encombrée de livres traitant des sujets les plus divers; une cuvette; une petite glace terne; plusieurs sachets et petits sacs, présents de quelques jeunes charmantes femmes de San Francisco, ornent mon réduit et me servent de vide-poche. Ma panoplie est composée d'un fusil à deux coups, d'une carabine Winchester à sept coups, de deux carabines Remington, modèle de la marine, et d'une paire de revolvers Remington. Ce formidable arsenal constitue ma part d'armes à feu, abstraction faite de celles rangées sur les rateliers de la cabine et qui appartiennent presque toutes au système Snyders. Une fois que je suis entré dans ma cabine, ma tête touche le plafond, il n'y a plus place pour personne, et même si je veux bâiller en étendant les bras, il me faut monter sur le pont. Cependant, j'espère vivre plus ou moins confortablement dans ce réduit, pendant la durée de notre expédition; et si la fortune de la guerre venait nous contraindre à l'abandonner pour établir nos quartiers sur la glace, je regretterais les agréments de ce petit palais.