Outre ce que nous avions pris à bord de ce navire, nous avions aussi embarqué notre meute, composée d'une quarantaine de chiens, qui, à peu près tous les quarts d'heure, se livraient entre eux des assauts formidables, malgré l'espace restreint qu'on leur avait laissé sur notre pont déjà encombré. Je crois que si nous leur avions laissé la place suffisante pour se battre, ils se seraient étranglés les uns les autres jusqu'au dernier, et le combat n'eût cessé que faute de combattants. Ces guerres entre chiens nous montraient d'une façon amusante combien la force armée peut avoir de poids si elle intervient au moment opportun. En effet, quand l'acharnement des belligérants était à son comble, un matelot, armé d'un bout de câble, s'avançait vers le champ de bataille et frappait alors de toute la vigueur de son bras, et, je dois le dire, avec la plus parfaite impartialité, sur les combattants: le moyen était infaillible, car il s'ensuivait toujours une trêve, qui, malheureusement, n'était que temporaire. Les parties se retiraient chacune dans un coin et semblaient conférer; mais, comme à Constantinople, ces conférences et ces échanges de notes diplomatiques ne semblaient qu'envenimer les choses, car soudain la trompette guerrière retentissait dans un coin, et le bout de câble recommençait à faire de nouvelles merveilles.
En quittant la baie Norton, nous avons emmené avec nous deux Indiens du district de Saint-Michel, qui doivent nous accompagner pendant notre voyage dans l'Océan Arctique. L'un d'eux, du nom d'Alexis, parle un peu l'anglais; c'est un homme intelligent, qui pourra nous être utile, comme chasseur et comme conducteur de traîneaux. L'autre, plus jeune, nommé Anequin, ne parle pas l'anglais; mais, avec le concours de son camarade, qui lui sert d'interprète, il se tire néanmoins parfaitement d'affaire. C'est un jeune homme à la figure large, aux traits enfantins, avec une mine éveillée et une physionomie agréable. Le capitaine a passé avec ces deux Indiens des contrats réguliers, par lesquels il s'engage à les ramener tous les deux dans leur patrie, et se charge, en outre, de nourrir la femme d'Alexis et la mère d'Anequin. De plus, il leur paiera des gages chaque mois et remettra au premier une carabine Winchester, avec une certaine quantité de munitions, quand l'équipage de la Jeannette pourra se passer de ses services. Comme ces deux Indiens sont adroits et fort experts dans l'art de conduire les chiens, ils pourront nous rendre de grands services; aussi leur a-t-on offert, je crois, des conditions très avantageuses.
Madame Alexis est une jeune femme à la figure un peu bouffie, timide, mais tout en ayant l'air jovial. Avant le départ, elle vint à bord pour voir son mari. Dans une circonstance aussi triste, elle eut une tenue fort décente. Quant à son mari, quoiqu'en général un Esquimau n'ait pas l'habitude de se répandre en pleurs et en lamentations, lorsqu'il se sépara de celle à laquelle il était uni pour la vie, il montra un certain stoïcisme, tempéré cependant par les marques d'affection qu'il témoignait à sa femme. Tous les deux allèrent s'asseoir, en se donnant la main, sur un sac de pommes de terre, près de la porte de la cabine, et là, échangèrent sans doute des promesses de fidélité éternelle. Je fus vivement ému en voyant ce tableau. Je montai sur le pont avec mon album, sur lequel je crayonnai le portrait de ces deux bons Indiens. A la vérité, il me fallut les esquisser dans la position où ils se trouvaient, c'est-à-dire pendant qu'ils me tournaient le dos, car madame Alexis était trop modeste pour se laisser portraiturer de face. Au moment où elle allait quitter la Jeannette, le capitaine de Long lui fit présent d'une tasse et d'une soucoupe ornées de lettres dorées. Elle eut peine d'abord à contenir l'émotion et la joie que lui causait la possession de tels trésors, mais elle les enfouit bientôt dans les vastes replis, ou plutôt dans les magasins que formaient les plis de sa longue robe de fourrure, et s'en alla.
Ce fut le 21 août, au soir, que nous quittâmes la baie Saint-Michel. La Jeannette fut saluée par toute l'artillerie du fort et celle de l'établissement de la Western fur and trading Company, comme elle l'avait été à Illiouliouk, au moment de son départ. Quand nous fûmes sortis de la baie, nous trouvâmes la mer unie comme une glace; au reste, le ciel était presque pur. Il n'est d'ailleurs pas rare, à l'époque de la belle saison, de jouir d'un temps pareil dans la baie Norton; mais, malheureusement, trop souvent, un temps si calme et si serein n'est que l'avant-coureur d'une tempête venant du nord. Le 23 au matin, quand nous eûmes dépassé l'île du Traîneau, pour traverser le détroit de Behring, nous eûmes l'occasion d'en faire l'expérience. Au moment où je faisais le quart (météorologique), de une heure à quatre heures du matin, je commençai à remarquer des rides à la surface de la mer, qui allaient en s'accentuant; en outre, le vent avait tourné au nord. C'était pour nous un indice certain d'un changement de temps. Peu à peu, la mer monta et atteignit de grandes hauteurs, dans le courant de la journée. Les vagues lavèrent le pont du navire et entraînèrent même quelques ustensiles du bord. Le poste des matelots fut inondé; une lame brisa la passerelle et, du même coup, défonça la fenêtre de la chambre du capitaine, qui fut inondée. Pendant une partie de la journée, nous avions de l'eau jusqu'aux genoux, dès que nous nous aventurions sur le pont. Le vent continua de mugir pendant plusieurs heures, emportant la crête des vagues. L'embrun passait entre les ponts comme une volée de mitraille. Sous l'effort de la tempête la Jeannette dévia un peu de sa route, mais fit aussi bonne contenance qu'on pouvait l'espérer, chargée comme elle l'était. La tempête s'étant enfin apaisée, nous reprîmes notre route, et le 25, quand nous arrivâmes ici, le temps était superbe. Dès notre arrivée, nous reçûmes la visite de quelques tchouktchis qui, prenant la Jeannette pour un navire marchand, vinrent avec leurs baidaras ou canots faits de peaux, se ranger le long du navire. Ces sauvages sont vêtus de peaux de bête; leur aspect est sale et repoussant. Ce sont eux qui nous apprirent que le navire du professeur Nordenskjold avait franchi le détroit de Behring environ trois mois auparavant, se dirigeant vers le sud. Cette nouvelle nous fut apportée par un de leurs chefs qui parlait un peu l'anglais. Il monta à bord de la Jeannette, où le capitaine le fit descendre dans la cabine, où il le questionna. J'étais présent à l'entretien. Ce chef raconta que, pendant l'hiver dernier, il avait vu, et même était allé à bord d'un navire à vapeur qui était resté, pendant toute cette saison, pris dans les glaces de la baie Kolioutchine, sur la côte arctique de la Sibérie orientale. Il ajouta que ce navire était swiss, voulant probablement dire swedish (suédois). Le capitaine était un vieillard à barbe blanche, et deux des officiers parlaient anglais; un autre qui était russe et nommé Horpish (pour Nordquist), lui avait parlé en langue tchouktchise, dans laquelle il s'expliquait couramment. L'équipage entier, y compris les officiers, était composé de trente-cinq hommes, dont aucun n'avait de vêtements de fourrures; aussi, quand ces hommes montaient sur le pont, le froid les faisait grelotter. Ils lui dirent qu'ils se disposaient à retourner chez eux. Leur navire était aussi un navire à vapeur, mais moins grand que la Jeannette. Il ajouta qu'après avoir doublé le cap Oriental et passé le détroit de Behring, ce navire était venu mouiller dans la baie Saint-Laurent, où il n'était resté qu'un jour; mais, qu'étant monté lui-même à bord, il avait parfaitement reconnu les mêmes hommes qu'il avait vus dans la baie Kolioutchine; qu'ensuite ce navire s'était rendu aux îles Diomèdes, dans la partie la plus resserrée du détroit. Il y était resté pendant une demi-journée et avait repris la route du sud, dans la direction du Kamtchatka. Ce chef qui, comme je l'ai dit, parle un peu l'anglais, comprend parfaitement les cartes.
Je le questionnai pour savoir quel chemin lui et ses compagnons suivaient pour se rendre à la baie Kolioutchine. Il me traça alors sur la carte une route qui longeait presque constamment la côte, me faisant comprendre qu'il leur fallait quatre jours pour faire ce voyage, en m'indiquant quatre villages où ils s'arrêtent. Lui ayant ensuite demandé pourquoi ils ne suivaient pas la ligne droite, il me répondit: «Non, trop long»; voulant dire par là qu'on ne trouvait point sur cette route de village où s'arrêter.
Le capitaine de Long questionna soigneusement ce tchouktchi, afin de voir s'il ne le trouverait point en contradiction avec lui-même, mais celui-ci répéta toujours la même chose, ne faisant que quelques variantes insignifiantes. Il est donc probable que le professeur Nordenskjold est parti comme il nous l'a raconté, et que, se trouvant sans doute à court de charbon, il n'a relâché dans aucun port russe ou japonais, d'où il aurait pu télégraphier de ses nouvelles avant le départ de la Jeannette de San Francisco, car il aurait pu télégraphier de Vladivostock ou de Yokohama, par la voie de Chine, de Singapore et d'Aden.
Notre goëlette est arrivée hier, 26, avec le charbon que nous n'avions pu prendre à Saint-Michel. Mais je crois aussi que le capitaine n'était pas fâché de l'avoir pour conserve jusqu'ici, afin d'avoir sous la main un moyen d'envoyer de ses nouvelles d'un point aussi reculé que possible, et en même temps de faire connaître ce que nous aurions pu apprendre du professeur Nordenskjold.
La Jeannette part ce soir pour l'Océan Arctique. Nous nous rendrons directement au cap Serdze-Kamea, où nous questionnerons les indigènes, afin d'obtenir quelques détails sur l'expédition de Nordenskjold, et sur le navire qui a passé l'hiver au milieu des glaces de la baie Kolioutchine. Si les renseignements obtenus corroborent ce que nous avons appris ici, nous aurons alors lieu de croire que l'expédition suédoise est partie. Sinon, nous nous rendrons nous-mêmes à la baie Kolioutchine, afin d'obtenir des détails plus circonstanciés sur le navire en question. Mais si nous pouvons nous abstenir d'aller à la recherche de Nordenskjold, il est probable que nous nous dirigerons immédiatement sur la Terre de Wrangell, où, croyons-nous, jamais homme blanc n'a encore posé le pied. Tout, maintenant, est donc pour nous sujet d'incertitude, quant à l'avenir; mais, dans le cas où les circonstances tourneraient au pire, et si nous ne pouvions atteindre la Terre de Wrangell, pendant cette saison, nous pourrions hiverner sur la côte de Sibérie, et atteindre cette terre mystérieuse au printemps prochain. J'ai, d'ailleurs, bon espoir que nous y parviendrons cette année, car tous les pronostics nous font présager une saison ouverte dans les mers arctiques. D'un autre côté, nous sommes abondamment pourvus de vêtements de fourrures et de provisions de toutes sortes; nous pourrons donc nous nourrir suffisamment et nous tenir chaudement pendant longtemps, quels que soient les événements. Nos chiens nous fourniront le moyen de faire des explorations, et de nous éloigner à des distances considérables du point où le navire aura pris ses quartiers, et nous pourrons ainsi étudier la nature et le caractère de la contrée où nous aborderons. Maintenant, sûrs d'avoir la sympathie de tous ceux que nous laissons derrière nous, nous nous enfonçons dans le nord, confiants dans la protection de Dieu et dans notre bonne fortune. Adieu.