On trouve dans les magasins de la Compagnie, à Saint-Michel, les mêmes marchandises que celles que nous avons vues à Oonalachka. Toutefois, la liste n'en est pas aussi nombreuse et ces marchandises y sont en moins grande quantité. Les fourrures qui sont apportées ici viennent de la contrée qui avoisine le bas Yukon et des côtes adjacentes. Ce sont les Indiens eux-mêmes qui les apportent au fort, où ils arrivent par villages entiers, conduits par leur chef, qui dirige les négociations et les échanges. C'est par ce moyen que l'agent de la Compagnie se procure des peaux de renard, d'ours, de zibeline, de loup et d'écureuil; en retour, il donne du café, du sucre, du tabac, de la poudre, du plomb (en grains ou en balles), des fusils à baguette, des vêtements, etc. Il reçoit aussi des os de baleine, pour garnir les patins des traîneaux; mais ces os viennent de la côte septentrionale de la Sibérie et sont regardés comme une marchandise d'un prix élevé. On y achète aussi quelquefois des chiens, comme pour nous, par exemple, mais les Indiens ne les cèdent qu'en échange de fusils; le prix moyen d'un bon chien est de sept dollars. Les chiens véritablement supérieurs atteignent parfois le prix de quinze dollars; mais c'est un prix extrême, qu'on ne donne que pour un chien de tête d'attelage, parfaitement dressé et discipliné.

Aussitôt que les Indiens ont terminé leurs échanges, ils regagnent leur village, où ils vont jouir à loisir de leurs nouvelles acquisitions, et le petit fort redevient triste et morne jusqu'à ce qu'un nouveau parti d'indigènes n'arrive. Jusqu'à présent, l'agent et les résidents blancs qui habitent le fort n'ont pas eu à se plaindre des gens du pays, mais il arrive quelquefois que ceux-ci s'agitent et montrent des propensions à la guerre. L'année dernière, un chef qui résidait à une soixantaine de milles au nord de Saint-Michel, menaça, à plusieurs reprises, de venir purger le fort de la présence des étrangers. Le fort fut aussitôt mis en bon état de défense, et M. Newman fit tous ses préparatifs pour donner à ce chef et à ses Indiens, la chaleureuse réception qu'ils méritaient. Mais ceux-ci ne se présentèrent jamais. Ce chef belliqueux étant parvenu à se procurer d'un contrebandier, deux barils de whisky, ce fut, pour le village tout entier, l'occasion d'une orgie, au milieu de laquelle, lui et son fils eurent la tête fendue à coups de hache par son propre beau-frère. Depuis le jour où ce drame de famille eut lieu, une année s'est écoulée, et les habitants du fort n'ont plus entendu parler de guerre, ni de menaces, et aujourd'hui ils jouissent d'une paix profonde. Car les parents survivants du chef, imputant la mort de ce guerrier valeureux à la possession des deux barils de whisky, en vinrent sagement à conclure que cette liqueur était la cause unique de leur deuil, et défoncèrent les deux barils, dont ils laissèrent couler le contenu. Cette sage détermination empêcha probablement la tribu entière d'être décimée de la main de ses propres enfants.

La contrée qui environne la station de Saint-Michel est entièrement volcanique. Toutes les éminences qu'on y rencontre sont des cônes de volcans éteints aujourd'hui. Tous les rochers du voisinage appartiennent à d'anciennes coulées de lave, qui, en se refroidissant, se sont fendues en colonnes de structure grossière, qui ont dû, sur divers points, supporter une pression considérable, à en juger par l'enchevêtrement de la surface et certaines déviations anormales. Leur face supérieure, ainsi que le bord des fentes, exposés à l'air, présentent un aspect poreux, absolument comme un rayon de miel, qu'on doit sans doute attribuer à l'effet du refroidissement. Le sable de la plage est également formé de débris de lave. D'ailleurs cette substance entre, pour une large proportion, dans la composition du sable que nous avons trouvé au fond de la mer depuis Oonalachka jusqu'à Saint-Michel. Tout près de cette dernière station, on peut visiter un lac superbe qui occupe aujourd'hui la place d'un ancien cratère. L'intérieur du pays, également, doit être volcanique, car j'ai en ma possession plusieurs échantillons de lave, que je destine à ma collection minéralogique et qui m'ont été apportés du milieu des terres. On voit aussi, le long des rivages de la baie Norton et sur les côtes de l'île Stuart, d'immenses amas de bois flotté, qui y sont apportés principalement par la rivière Yukon, laquelle vient se décharger par plusieurs branches dans la mer de Behring. Son embouchure est située un peu au sud de l'île Stuart. Comme le cours de cette rivière est navigable pendant plus de dix-huit cents milles à partir de son embouchure et que la surface qu'elle dérive est extrêmement boisée, la quantité de bois qu'elle emporte chaque année à la mer est immense. Celle-ci s'en débarrasse en le rejetant dans les baies et les golfes qui se trouvent au nord, où les Indiens vont enlever les plus fortes pièces qu'ils réunissent en tas sur le rivage, à une distance suffisante pour les mettre à l'abri des plus hautes marées. Ces bois leur servent ensuite de combustible quand ils sont secs. On voit ces piles de bois échelonnées, à une centaine de mètres de la plage, tout autour de la baie.

La couche de sol qui recouvre la lave est généralement tourbeuse et ressemble beaucoup à celles de même nature qu'on rencontre ailleurs; elle ne s'en distingue que par sa beauté et la variété de la végétation dont elle est partout revêtue. Toutefois, on n'y voit aucun arbre, mais elle est couverte d'arbrisseaux peu élevés, de graminées, de fleurs et de mousses superbes; ces dernières surtout offrent une variété de coloris que je n'ai rencontré nulle part ailleurs.

Le canal qui sépare l'île de Saint-Michel de la terre ferme est bordé de marais et d'étangs salés, où les canards et les oies sauvages, les bécassines et maintes autres espèces d'oiseaux aquatiques, viennent faire leurs nids. Voulant profiter de cette circonstance, afin d'apporter quelque changement à notre régime de viandes conservées, quelques-uns d'entre nous prirent le parti d'aller, avec la chaloupe à vapeur, faire une excursion cynégétique le long de ce canal. Nous emportions avec nous une tente et deux jours de vivres, et, en outre, nos fusils, des munitions, des couvertures, etc., etc. Au point de vue du gibier, nous eûmes peu à nous louer des faveurs de la fortune: la fumée de notre machine effrayait les oiseaux, qui ne nous laissaient point approcher; de sorte que nous ne tuâmes que quinze canards et une trentaine de bécassines. Cependant nous étions guidés par un chasseur indien, mais le pauvre homme était dans un tel état de santé, qu'il montra une bien moins grande résistance à la fatigue que n'importe lequel d'entre nous.

Le soir du premier jour, nous établîmes notre campement sur la lisière d'un marais; mais, pendant la nuit, la pluie tomba par tels torrents, qu'elle détrempa le sol et nous mit, même sous notre tente, où nous nous tenions entassés, dans le plus pitoyable état où jamais chasseurs se soient trouvés. Le lendemain, le temps continuant à être mauvais, et notre Indien se trouvant en proie à un violent accès de fièvre, qui le faisait frissonner de tous ses membres, nous jugeâmes prudent de reprendre le chemin du navire. Mais, en franchissant la barre qui ferme l'embouchure du canal, la mer était si houleuse, que la chaloupe embarquait de l'eau à chaque lame, si bien qu'elle s'emplissait rapidement, et que nous faillîmes être noyés. Quand nous arrivâmes au navire, après plusieurs heures d'une lutte terrible pour sauver notre existence, nous avions retiré tous nos vêtements extérieurs et nos bottes, nous tenant prêts à nous jeter à la mer pour aborder à la nage. Dès que nous fûmes grimpés sur le pont, on nous servit un déjeuner chaud, qui, avec le feu de la cabine, fut extrêmement goûté par tous les membres de notre petite troupe. Ce serait une ingratitude de ma part de ne pas ajouter que nous dûmes tous notre salut à M. Melville, notre ingénieur en chef, et à M. Dunbar, notre pilote de glace. Le premier s'était mis à la machine qu'il surveillait, tandis que le second tenait la barre du gouvernail, et, par leurs efforts combinés, réussirent à nous tirer du mauvais pas où nous nous trouvions, car nos signaux répétés avaient été mal interprétés à bord de la Jeannette, et ce ne fut qu'au moment où nous n'en étions plus qu'à une centaine de mètres, que nos compagnons songèrent à mettre une embarcation à la mer pour venir à notre secours. A ce moment, notre chaloupe était à moitié remplie d'eau, et les feux de la chaudière étaient éteints. Pour donner une idée de la portée des sens des naturels de la côte près de laquelle nous étions mouillés, je dois signaler ce fait, que pendant la lutte désespérée que nous eûmes à soutenir contre la mer pour nous maintenir à flots, ils avaient aperçu nos efforts, et se rendant compte de notre position, ils étaient allés immédiatement au fort prévenir les habitants du danger que nous courions, tandis que du navire, qui était d'un mille au moins plus rapproché de nous que le village, on n'avait absolument rien aperçu, malgré les efforts du docteur Ambler, qui, pendant plus d'une heure, agita sa jaquette attachée au haut de la gaffe de la chaloupe.

La baie peu profonde où la Jeannette avait jeté l'ancre nous fournissait du poisson frais en abondance, et, en particulier, d'excellent saumon. Nous prenions aussi, avec des filets apportés de San Francisco, que nous jetions chaque jour, une quantité énorme de superbes carrelets et d'autres poissons d'une taille moindre, qui, à l'éclat des couleurs, joignaient une chair fort délicate; mais ceux-là seuls qui, pendant un mois, ont été privés de mets savoureux et recherchés, peuvent apprécier la saveur du carrelet ou du saumon bouilli, lorsqu'il est assaisonné d'un bon appétit et arrosé d'un large bol de thé. Pour un disciple d'Épicure, ces aliments et cette boisson paraîtraient sans doute manquer de saveur et être indignes de son palais; mais que celui-là s'abstienne d'entreprendre une expédition comme la nôtre, sinon je lui prédis bien des déboires.

Pour nous, nous étions satisfaits de manger ou de boire tout ce qui se présentait, et nous bénissions la Providence quand elle nous envoyait l'occasion de varier notre ordinaire.

Notre relâche, en cette baie, nous fournit encore l'occasion de nous procurer une jouissance d'un nouveau genre. Pour nous remettre de nos fatigues après l'aventure de chasse que j'ai racontée, M. Newman nous invita à prendre un bain russe au fort. C'est là un des derniers vestiges qui soit resté de la domination russe dans ces contrées. La salle de bain, où l'on nous introduisit, se trouve dans un bâtiment carré de forme allongée, qui est divisé en deux compartiments concentriques. Dans celui du milieu, qui est la véritable salle de bain, se trouve une espèce de foyer ou poêle, destiné à recevoir des pierres rougies au feu. Quant tout est prêt, la personne qui doit prendre un bain entre dans la pièce; la porte est fermée et calfeutrée avec des peaux; le tuyau de la cheminée est également fermé, et le domestique attaché à la salle jette sur les pierres de l'eau qui siffle en se transformant en vapeur. Alors la température s'élève subitement à un tel degré, que le sang bout presque dans les veines, la respiration devient pénible; mais les pores de la peau se dilatent, et alors le baigneur ressent les effets particuliers du bain russe. Il reste aussi longtemps qu'il peut résister, puis, après s'être plongé dans un bassin plein d'eau, il en sort pour se précipiter dans la chambre extérieure où on l'éponge de la tête aux pieds pour le refroidir; quand il a repris sa température normale, on lui permet de s'habiller, alors seulement. Le charme des sensations qu'on éprouve au sortir d'un bain russe, se trouve singulièrement atténué par le souvenir du supplice qu'on est obligé de s'imposer; mais les effets de ce bain sont réellement bienfaisants pour l'organisme, quand il est pris avec précaution. En terminant, je ne dois pas oublier de parler du cigare et du verre de thé russe, qui sont les compléments obligés du bain, si l'on veut en ressentir tous les bienfaits. A la vérité, la salle du fort Saint-Michel n'a pas l'aspect le plus engageant qu'on puisse rêver; mais elle remplit néanmoins admirablement le but pour lequel elle a été créée; ce qui prouve qu'on ne doit pas toujours juger les choses d'après leurs apparences.

Le 18, la goëlette Fanny A. Hyde fut enfin signalée de l'île Stuart, et bientôt après, nous l'aperçûmes qui se dirigeait sur le port pour y jeter l'ancre. Nous attendions avec impatience ce petit navire, à bord duquel se trouvait notre complément de vivres et de charbon. Jamais navire ne fut donc mieux accueilli que celui-là, lorsqu'après avoir doublé la pointe Saint-Michel, il vint, à midi, se ranger le long du flanc de la Jeannette. Son capitaine monta aussitôt à notre bord et nous le conduisîmes dans la cabine, où il nous expliqua les causes de son retard. Les calmes, les brouillards, les vents contraires, etc., étaient des excuses suffisantes pour faire comprendre comment une des goëlettes les plus rapides de San Francisco avait dépensé quarante jours pour faire la traversée de ce port à Saint-Michel. Au reste, la Jeannette, un navire à vapeur, n'avait-elle pas souffert elle-même de ces contre-temps? Mais la Fanny A. Hyde était arrivée; c'était assez; nous allions donc pouvoir reprendre notre route dans quelques jours, c'est-à-dire dès que son chargement serait à bord de notre navire. Nous avions besoin d'anthracite, car le charbon que nous avions n'eût pas duré longtemps, si nous l'avions brûlé seul, et justement la goëlette nous en apportait. Pour ne pas perdre de temps, nous laissâmes une bonne partie du charbon sur le pont, tout en remplissant nos soutes, et la Jeannette fut encore une fois chargée à couler bas. Aussitôt que tout fut arrivé à bord, nous nous mîmes en route pour la baie Saint-Laurent, qui se trouve sur la côte de Sibérie, à une trentaine de milles au sud du cap oriental. Toute la cargaison de la Fanny A. Hyde n'ayant pu trouver place à bord de la Jeannette, son capitaine reçut l'ordre de nous suivre.