Baie de Saint-Laurent, près du détroit de Behring (Sibérie orientale).
27 août 1879.
Malgré le séjour agréable que nous avions fait à Oonalachka pendant notre courte relâche, personne, à bord de la Jeannette, ne témoigna le moindre regret quand arriva le moment de lever l'ancre pour nous engager dans la mer de Behring.
Néanmoins, tous les nouveaux amis que nous laissions à Illiouliouk voulurent nous donner une dernière preuve de leur sympathie, et, au moment où la Jeannette quittait la jetée, elle fut saluée par toute l'artillerie de la place et par celle de la goëlette le Rush, qui se trouvait sur la baie. Les canons qui défendent cette station ne sont point, à la vérité, des engins bien formidables, mais il peuvent, néanmoins, faire assez de bruit, dans cette enceinte de collines et de montagnes, pour satisfaire les plus exigeants. Les pavillons furent hissés, et les mille démonstrations qu'on nous fit sur le rivage purent nous convaincre que la brave Jeannette, en s'enfonçant vers le nord, emportait les vœux les plus sincères des résidents d'Illiouliouk.
Nous étions à peine sortis du port, où les eaux sont toujours parfaitement tranquilles, que les effets de la houle, qui règne à l'extérieur, se firent sentir d'une façon fort marquée. Quand nous fûmes dans le travers du cap Kaleghta, poursuivant notre route vers l'est afin de passer au nord de Nounivak, notre navire commença, sous l'influence du roulis et du tangage, à gambader d'une façon tellement désordonnée que la marche devint difficile ailleurs que dans la cabine, où nous pouvions nous appuyer d'un côté à la table et de l'autre à la muraille. Le vent, cependant, nous était favorable, c'est-à-dire qu'il soufflait du sud, de sorte que nous marchions à pleine vapeur avec toutes nos voiles dehors. Aussi, ce jour-là, la Jeannette nous émerveilla en filant régulièrement ses cinq nœuds à l'heure. Le second jour, ce fut encore mieux, car, vers le point du jour, le vent se mit à souffler presque en tempête et toujours dans la même direction, si bien que nous franchîmes un espace de 173 milles en vingt-quatre heures; ce dont nous nous félicitions déjà, espérant que la traversée serait plus courte que nous ne l'avions supposé. D'un autre côté, le charbon que nous avions pris à Oonalachka, tout en brûlant comme de la paille, produisait rapidement de la vapeur, et notre machine, que M. Melville avait inspectée dans tous ses organes pendant notre séjour dans le port d'Illiouliouk, fonctionnait à merveille; tout nous présageait donc que nous serions bientôt à Saint-Michel, et que si la goëlette Fanny A. Hyde, qui devait nous amener de San Francisco un supplément de vivres et de charbon, ne se faisait point attendre, dans peu de jours nous voguerions vers l'Océan Arctique. Mais sous ces latitudes, les vents sont extrêmement variables pendant l'été; aussi, le troisième jour, nous reprîmes notre ancienne vitesse de quatre nœuds à l'heure; et ce ne fut que six jours juste après avoir doublé le cap Kaleghta que nous atteignîmes l'île Stuart dans la baie Norton.
Pendant cette traversée, la nécessité de déterminer la nature du fond de la mer, à mesure que nous avancions, nous obligeait à nous arrêter chaque jour pour jeter la sonde. Chaque jour également, lorsque l'état de la mer le permettait, nous traînions la drague.
Les sondes obtenues dans ce trajet descendirent de quatre-vingts brasses à cinq. Le fond se montra partout composé de beau sable gris et de vase; il était recouvert de végétations ayant beaucoup d'analogie avec la mousse, et dans lesquelles pullulait une multitude d'êtres marins d'espèces extrêmement variées. Nous nous occupions aussi de déterminer la température et la densité de l'eau de la mer à diverses profondeurs. Je pus constater que les thermomètres dont nous nous servions pour obtenir les degrés de température, fonctionnaient à merveille, étant donné que nos hommes étaient encore un peu gauches à manier les lignes; mais ils se perfectionnèrent rapidement.
Des observations météorologiques furent aussi faites pendant ce temps, à chaque heure et tous les jours, avec une parfaite régularité. Afin de faciliter cette besogne, nous avions divisé le temps en veilles ou quarts (j'entends en quarts météorologiques). Ainsi je commençais mon quart à midi pour finir à six heures du soir. A ce moment, M. Chipp venait me relever, et notait les observations faites à sept et huit heures. A son tour, le docteur Ambler faisait celles de neuf, dix et onze heures. Puis je reprenais le poste de minuit à quatre heures du matin; notre second lieutenant, M. Danenhower venait alors me remplacer. A sept heures le lieutenant Chipp lui succédait, pour céder lui-même la place au docteur à neuf heures. Quand arrivait midi, je recommençais la série comme la veille. Le nombre des heures d'observation était donc de quatre pour le lieutenant Chipp; de deux seulement pour le lieutenant Danenhower, à cause de ses nombreuses occupations; de huit pour le docteur Ambler, et de dix pour moi. En outre, je tenais un registre où je notais régulièrement les différentes températures observées à la surface de la mer et à diverses profondeurs, ainsi que les différentes densités Ajoutez à cela la rédaction de mon journal, et vous pourrez vous convaincre qu'il ne nous restait guère de loisirs à bord.
Ce fut le 11, au soir, que nous vîmes la terre à tribord c'est-à-dire à l'est du navire. C'était une côte basse, qu'une éminence ou petite colline qui apparaissait un peu au-dessus de l'horizon nous fit reconnaître. Nous fûmes alors obligés de sonder à chaque instant pour éclairer notre marche, et pendant la nuit nous n'avançâmes qu'avec une extrême lenteur. Enfin, le lendemain, 11, à dix heures du matin, nous laissions tomber nos ancres en face du fortin qui touche la petite station à laquelle les Russes donnent le nom de Michœlovski, et que nous appelons Saint-Michel. Quelques instants plus tard, l'agent de la Compagnie commerciale de l'Alaska, M. Newman, vint nous offrir l'hospitalité chez lui, et, en outre, mettre à notre disposition toutes les provisions que les magasins de la Compagnie pourraient nous fournir.
Peu après, je me rendis à terre pour visiter le fort, où je trouvai un curieux assemblage de bâtiments en bois, formant un rectangle, aux angles duquel s'élevaient quatre petits blokhaus, lesquels, du temps de la domination russe, étaient armés de canons. Mais aujourd'hui, ce point stratégique n'a plus aucune importance pour la défense du pays. En pénétrant dans l'enceinte, on voit, en face de soi, les magasins de la Compagnie et les maisons d'habitation. Ces dernières sont habitées par M. Newman, agent de la Compagnie; M. Nelson, qui a été envoyé comme naturaliste par l'Institut Smithsonien, et qui est en même temps attaché au service des signaux comme observateur; et enfin par quelques ouvriers russes et quelques Indiens qui travaillent au fort. Les habitations de l'agent de la Compagnie et du naturaliste de l'Institut Smithsonien sont propres et confortablement meublées. Il est clair, d'ailleurs, que ces messieurs sont assez philosophes pour se contenter d'un confortable relatif dans ce coin de terre isolé.
A notre arrivée, nous trouvâmes réunis à Saint-Michel tous les chiens que nous devions prendre à bord, pour le service de nos traîneaux, quand nous serions au milieu des glaces, ou sur la Terre de Wrangell. Ils formaient ensemble une meute d'assez bonne apparence, mais semblaient d'humeur fort querelleuse, et enclins à se battre sans le moindre motif. On les voyait couchés nonchalamment, en tirant la langue, le long du mur d'enceinte, ou sur la pointe des rochers qui avoisinent le fort; de temps en temps, ils poussaient un hurlement particulier, qu'on eût pris, surtout la nuit, pour la trompette de Satan appelant ses acolytes en conseil général. Au moment de leur repas, ils recevaient leur pitance journalière de poisson sec; mais c'était aussi le moment où sonnait le branle-bas du combat; d'ailleurs, le vent de la guerre soufflait en permanence, car, règle générale, le chien des Esquimaux est enclin à se battre, et souvent on peut se demander pourquoi la bataille est commencée. Tous les chiens se promènent tranquillement, ou sont nonchalamment couchés au soleil, paraissant paisibles; quand l'un d'eux se précipite sur un de ses compagnons, alors c'est une charge générale sur le pauvre animal. Nous avons perdu, de cette façon, neuf des chiens que la Compagnie de l'Alaska avait fait réunir pour nous. Tous ont été tués par leurs semblables. Nous avons donc été obligés de nous procurer de nouvelles recrues pour en emmener quarante avec nous. Naturellement, nous avons aussi emmené des Indiens pour conduire ces bêtes indisciplinées, et nous servir en même temps de chasseurs.