Étant allé dans la soirée me promener le long de la côte avec le docteur Ambler, nous rencontrâmes l'un des deux couples qui profitait d'un superbe coucher de soleil pour s'abandonner tout en entier aux douceurs de la lune de miel. L'homme avait l'air assez niais, mais la femme paraissait aussi gaie que le comportait la circonstance. Ayant gravi quelques collines couvertes de neige nous atteignîmes un point d'où nous jouissions d'une vue superbe. Notre œil embrassait d'un seul coup un ensemble de terre, d'eau et de ciel vert, bleu et gris, formant une mosaïque admirable, surtout au moment où le soleil couchant teintait le paysage d'une délicate nuance pourpre, adoucissant les ombres et mettant en relief certains profils hardis qui donnaient au tableau un caractère tranché. Pour mieux jouir de ce spectacle, nous nous assîmes sur le flanc d'une colline qui allait s'inclinant doucement vers la mer. Nous y restâmes pendant une heure songeant aux amis restés derrière nous, et nous demandant ce qu'ils faisaient à ce moment, car pour nous c'était l'heure du soleil couchant, tandis que pour vous c'était celle où l'astre du jour apparaît sur l'horizon. Mon imagination me retraçait, à ce moment le tableau de New-York s'éveillant pour reprendre sa vie affairée, tandis que mes yeux, plongeant dans le brouillard, distinguaient ce petit village isolé et tranquille où chacun se disposait à aller se livrer au sommeil. Ce ne fut qu'avec peine que nous pûmes nous arracher à ce site charmant.
Je serais injuste si j'omettais de parler des prévenances et des attentions dont nous fûmes l'objet de la part de tous les habitants de cette station, et en particulier de l'empressement avec lequel M. Greenbaum allait au-devant de nos besoins. En partant de San Francisco, le capitaine avait apporté avec lui des lettres du général Miller, directeur de la Compagnie commerciale de l'Alaska, dans lesquelles celui-ci invitait tous les agents de cette Compagnie à nous fournir tous les objets dont nous pourrions avoir besoin. Or, il arriva que le dépôt de charbon, entretenu ici par le département de la marine, et sur lequel nous comptions pour remplir nos soutes avait été presque entièrement épuisé par le Rush. En outre, ce qui restait de combustible était de si mauvaise qualité, que le capitaine préféra recourir aux magasins de la Compagnie, que lui ouvrit gracieusement M. Greenbaum, pour renouveler sa provision. Nous pûmes aussi nous procurer un superbe lot de peaux de rennes, pour confectionner nos vêtements de fourrures, et maintes autres provisions dont nous avions besoin. Pour les menus objets, tels que mitaines, bas, etc., dont les officiers, aussi bien que les matelots étaient encore dépourvus, M. Greenbaum ne voulut accepter aucun paiement, de sorte qu'en quittant ce port hospitalier, nous étions tous collectivement et individuellement les obligés de cette généreuse Compagnie qu'il représente.
Un des caractères distinctifs de la baie d'Illiouliouk sont les deux énormes promontoires à pic qui en forment l'entrée. Chacune avec ses masses rocheuses pourrait servir d'assiette à un nouveau Gibraltar; et si elles étaient placées à l'entrée de quelques-uns de nos ports de l'Occident ou de l'Orient, elles en feraient une forteresse imprenable. Le flanc des collines qui environnent la baie est couvert de gazon d'un vert luxuriant, tandis qu'à leur pied fleurissent des plantes des espèces les plus variées; plus loin, sur les sommets des collines qui sont au second plan, apparaissent les bruyères, et enfin les mousses de montagne couvrent les étages supérieurs. Nous fîmes aussi complétement que les circonstances nous le permettaient, une collection de ces divers végétaux, que nous desséchâmes afin de pouvoir les étudier et les classer plus tard. Au point de vue géologique, l'île est formée en majeure partie de gneiss et de granit entremêlés de veines basaltiques qui viennent affleurer à la surface sur les flancs des collines qui bordent le rivage. On rencontre aussi des couches calcaires au nord du village et dans le travers du mouillage de la baie. Ces dernières présentent ceci de remarquable qu'on y rencontre sur quelques points des cristallisations considérables. J'ai fait le croquis de quelques rochers isolés présentant une forme extraordinaire qu'on remarque en avant des falaises du cap Kaleghta. Les proportions données par la nature à ces structures gigantesques, trompent l'œil inexpérimenté. Ce qui apparaissait de loin et à première vue comme un galet ou la pointe d'un rocher, prend, à mesure qu'on approche, les dimensions d'une cathédrale, tandis que les falaises qui forment le fond du tableau semblent s'élever jusqu'aux cieux et cacher leur crête au milieu des nuages en mouvement. En outre, on y remarque un enfoncement de la côte qu'on eût pris d'abord pour une baie large et profonde, mais qui, quand on l'examine, présente les caractères indiscutables d'un ancien cratère: c'est une vaste coupe dont une partie des bords s'est écroulée, laissant un libre accès à l'œil du marin pour scruter les aspérités de sa paroi intérieure. C'est en vain qu'on voudrait se défendre d'un certain sentiment de respect en face des bouleversements opérés par les forces de la nature dans ces régions presque inconnues, mais pleines de tant d'attraits pour le géologue comme pour le peintre.
Dès que notre charbon fut embarqué, nous nous préparâmes à quitter le port d'Illiouliouk, et le lendemain matin nous partions pour l'île Saint-Michel, sur la côte de l'Alaska. En évitant de nous rendre à l'île Saint-Paul, comme le capitaine se l'était d'abord proposé, nous gagnions au moins deux jours, car le temps, à cette époque, est extrêmement variable dans ces régions. Au reste, ayant trouvé les fourrures dont nous avions besoin à Oonalachka, nous n'avions plus de raisons sérieuses pour relâcher à cette île.
CHAPITRE VI.
Saint-Michel de l'Alaska[ [5].
Départ d'Illiouliouk.—Traversée de ce port à Saint-Michel, sur la côte d'Alaska.—Commencement des observations météorologiques. —Arrivée à Saint-Michel. —Description de cette station. —Son commerce. —Nous y trouvons nos chiens. —Caractère de ces animaux. —Un chef indien menace le fort de Saint-Michel. —Un baril de whisky est cause de sa mort. —Description géologique des environs de Saint-Michel. —Une chasse aux canards. —La chaloupe en danger de sombrer. —Les bains russes à Saint-Michel de l'Alaska. —Arrivée de la goëlette Fanny A. Hyde avec un supplément de provisions pour la Jeannette. —Départ de Saint-Michel. —Les chiens à bord. —Les Indiens Alexis et Anequin, nos conducteurs de chiens. —Les adieux d'Alexis et de sa femme. —Entrée dans la mer de Behring. —Une tempête. —Arrivée à la baie Saint-Laurent. —Premières nouvelles de Nordenskjold. —Plan de l'expédition de la Jeannette.