Pendant notre relâche à Illiouliouk, M. Greenbaum donna une petite soirée dansante, pour laquelle il emprunta à la Jeannette, au Rush et au Saint-Paul, tous leurs cavaliers. Quant aux dames, elles furent fournies par l'aristocratie de la localité. Cette soirée fut extrêmement agréable; on dansa au son des instruments du pays, et, comme rafraîchissements, on servit le thé à la Russe, du jus de limon, etc., etc. Enfin, la fête se termina par un souper délicieux. Les cavaliers déployèrent en cette circonstance, vis-à-vis de leurs dames, au teint un peu brun, toute la galanterie dont ils étaient capables; aussi cette soirée fera-t-elle époque dans les fastes d'Illiouliouk. Je dois dire que les reines de la soirée furent les filles du pasteur de l'endroit et une jeune dame, parente par alliance, dit-on, du professeur Elliot, de Washington.
Mon service me retint malheureusement à bord ce soir-là, et je ne pus assister à cette fête. Je perdis ainsi l'occasion de recueillir maints détails qui eussent sans doute intéressé vos lecteurs. La seule chose que je puisse donc ajouter, c'est que tout se passa de la façon la plus agréable, sous l'œil maternel de la femme du pope.
La Compagnie commerciale de l'Alaska n'est pas la seule qui existe ici. La Compagnie américaine pour le commerce des fourrures et des échanges y possède aussi un petit comptoir, dont la direction est confiée à M. King, chez lequel habitaient plusieurs d'entre nous; mais, jusqu'à présent, les affaires de cette Compagnie ne paraissent pas avoir pris un grand développement.
En outre, le village d'Illiouliouk possède une demi-douzaine d'ouvriers blancs et environ une centaine d'indigènes, tous Aléoutiens.
Vu de la mer ou plutôt de la baie qui lui sert de port, Illiouliouk présente un coup d'œil plus imposant que du côté opposé. Ce village s'étend du nord-ouest au sud-est, au pied de hautes collines parallèles à la côte. La baie semble enfermée au milieu des terres; tout autour court une grève couverte de sable et fortement inclinée, où les kayaks des indigènes peuvent aborder facilement. Les canots des navires vont, au contraire, se ranger le long de la jetée de la Compagnie de l'Alaska pour débarquer. Cette jetée est située vers l'extrémité nord-ouest du village, et, comme nous l'avons dit, en face des magasins de la Compagnie. Un peu plus au sud, on remarque la maison de M. Greenbaum. C'est un édifice bâti tout en bois, où ne manquent ni l'espace ni le confort. Vient ensuite la maison du pope, située près de la petite chapelle, toutes les deux peintes en une couleur assez gaie, et qui réjouit l'œil. La maison est proprement entretenue et parfaitement garnie. On nous dit que ce pasteur était salarié par le gouvernement russe et par les autorités ecclésiastiques de l'empire. Son salaire, joint à son casuel, peut s'élever, paraît-il, à la somme annuelle de quatre mille dollars. Cette somme peut paraître élevée, mais, à la vérité, elle ne l'est pas trop pour décider un homme d'une certaine éducation à quitter les plaisirs d'une vie civilisée pour venir se confiner dans cette localité lointaine, au milieu des peuplades encore à demi-sauvages.
A propos du casuel de ce digne pope, je dois vous raconter que le lendemain de notre arrivée, nous assistâmes, dans la petite église russe, à un double mariage, et je tiens à vous donner quelques détails sur les mariages de cette contrée. Les deux jeunes fiancés que nous vîmes étaient arrivés de l'île Saint-Paul par le dernier steamer, avec l'intention de se marier avec une femme quelconque de la station d'Illiouliouk; peu leur importait, du reste, la femme qu'ils épouseraient; ils s'en reposaient, pour le choix, sur la sagacité de quelque vieille femme du village qui s'occupe ordinairement d'assortir les couples. Sous le rite de l'Église russe, les empêchements au mariage, pour cause de parenté, s'étendent, en effet, aux cousins les plus éloignés, et comme les gens de ces stations voisines sont tous parents ou alliés à des degrés plus ou moins rapprochés, il est fort difficile, pour un jeune homme qui désire se marier, de trouver une femme qu'il puisse épouser. Il doit donc avoir recours aux services de quelqu'une des vieilles femmes du pays, qui connaissent l'arbre généalogique de chaque famille, et celle-ci lui choisit, parmi les filles de la contrée, une personne qui ne soit pas au degré prohibé. Il est rare que l'homme ne ratifie pas ce choix, bien qu'il ne connaisse souvent celle qui doit devenir sa femme qu'au moment où ils se rencontrent tous les deux au pied de l'autel.
—Avec qui allez-vous vous marier? demandâmes-nous à l'un des futurs époux.
—Je ne sais pas, nous répondit-il, je n'ai pas encore vu la femme.
Cette manière de procéder est, pour ainsi dire, une règle parmi ces peuplades, et tant pis pour ceux qui regrettent l'affaire quand elle se conclut; car les avocats du divorce n'ont rien à faire dans ce pays.
La cérémonie fut célébrée d'après le rite adopté par l'Église russe, avec cierges et couronnes. Elle fut d'une longueur démesurée; mais comme les deux couples intéressés n'avaient pas l'air de s'en plaindre, nous n'avions pas le droit, nous-mêmes, de dire quelque chose.