Illiouliouk[ [4].

Arrivée à Illiouliouk. —Description de cette station. —Les magasins de la Compagnie commerciale de l'Alaska. —Ce qu'ils contiennent. —M. Greenbaum. —Le député collecteur Smith; ses attributions. —Trafic du whisky dans l'Alaska et les îles Aléoutiennes. —Un bal à Illiouliouk. —Le pope et sa famille. —Les mariages. —Baie d'Oonalachka et ses environs.

Port d'Illiouliouk, Oonalachka, 6 août 1879.

Notre arrivée à Illiouliouk eut pour effet de réveiller un peu les énergies assoupies de ce petit coin de terre, si retiré de la route ordinaire des navires. Comme nous n'approchions que lentement, la population tout entière avait eu le temps d'accourir pour nous voir arriver. Avant que nous eussions tourné à angle droit le récif qui cache l'entrée du port, tous les habitants étaient déjà descendus sur la plage. Nos ancres n'avaient pas encore touché le fond que le commandant du cutter Rush fit mettre son canot à la mer et s'empressa de venir nous faire sa visite officielle. Il s'était mis en grande tenue de cérémonie, portant le cordon doré auquel lui donne droit sa qualité de lieutenant commandant d'un navire de l'État. Nos officiers, de leur côté, avaient revêtu leurs uniformes de gala. La réception eut lieu dans la cabine, avec tout le cérémonial d'usage.

Nous eûmes ensuite la visite officielle des autorités civiles, représentées par M. Greenbaum, l'agent de la Compagnie de l'Alaska, et M. Smith, le député collecteur du port d'Illiouliouk. Le premier est chargé, par sa Compagnie, de fonctions assez importantes, car Illiouliouk est le centre d'où partent les provisions de toute espèce, destinées aux stations secondaires; c'est aussi l'entrepôt où viennent se réunir les fourrures et les autres produits du pays qui doivent être expédiés à San Francisco. En un mot, Illiouliouk est le quartier général de la Compagnie commerciale de l'Alaska, pour les îles Aléoutiennes, les territoires de l'Alaska et les îles du Phoque. C'est de ce point que le schooner Saint-George transporte les vivres, les vêtements et autres objets, aux stations de Saint-Paul, de Saint-Georges, de Saint-Michel et autres stations de chasse échelonnées à l'ouest, sur toute la chaîne des îles Aléoutiennes. On y trouve la loutre de mer, si recherchée par sa précieuse fourrure. M. Greenbaum est toujours largement approvisionné, et la demeure confortable qu'il occupe ici, montre suffisamment que la compagnie qui l'emploie n'oublie aucun de ses besoins. Les marchandises confiées à sa garde sont entassées dans trois vastes bâtiments. En face, existe un wharf commode, construit sur des pieux assez profonds pour permettre aux navires de mille tonneaux de venir, sans danger, se mettre à quai.

On trouve, dans ces magasins, une étrange collection d'objets qui peuvent se classer sous les rubriques: charbons, huiles, viandes, étoffes, bottes, souliers, poterie, coutellerie, (haches, couteaux, et autres instruments tranchants), quincaillerie (serrures, sonnettes, clous, vis, etc.), objets de fantaisie (pipes et maints autres objets capables d'exciter le caprice des indigènes), instruments de musique (orgues de Barbarie, boîtes à musique, flûtes, violons, et hoc genus omne), armes (carabines, fusils de chasse des modèles les plus divers; tous destinés aux échanges). Outre les objets que je viens d'énumérer, il en existe encore, je crois, une infinité d'autres que je n'ai pas eu le temps d'examiner.

Vous vous demanderez peut-être de quel usage peuvent être les orgues de Barbarie dans le commence d'échange que font les agents de la Compagnie. Eh bien, afin de vous éviter la peine de chercher, je vous dirai que ces instruments se vendent ici comme des petits pâtés; et qu'il existe, dans ces îles lointaines, telles familles qui ont sacrifié tout leur avoir, s'élevant quelquefois à plusieurs centaines de dollars, à la vanité de posséder un orgue de Barbarie avec de nombreux cylindres. Je peux même affirmer que l'orgue auquel fut décerné la médaille d'or, à l'exposition de Vienne, pour le fini de sa construction, la justesse de ses accords et pour ses accessoires, est, aujourd'hui, la propriété d'un ivrogne aléoutien, qui l'a, dit-on, payé plusieurs centaines de dollars. Quand cet homme s'enivre, il frappe à coups redoublés sur ce pauvre instrument, ou se met à tourner la manivelle pour faire de la musique, selon que le génie du mal ou celui de l'harmonie s'empare de lui.

Naturellement, M. Greenbaum est un maître dans tout ce qui concerne le genre de commerce qu'il fait au nom de la Compagnie, et celle-ci n'a qu'à se louer de son zèle et de son habilité; mais je dois ajouter que c'est un homme aimable et hospitalier, digne d'être recommandé à tous ceux qui visitent ces contrées.

Les attributions du député collecteur, M. Smith, sont également plus importantes qu'on ne pourrait se l'imaginer en visitant ces contrées lointaines. On ignore, en effet, assez généralement, que la plaie de ces parages, est le commerce de contrebande qu'y font les marchands de whisky. L'introduction de ce poison dans l'Alaska, aussi bien que dans les îles Aléoutiennes, est interdite par la loi; mais cette prohibition n'empêche pas, chaque année, des navires équipés en apparence pour la pêche à la baleine, mais en réalité chargés de whisky, de quitter le port de San Francisco, ou celui de Honolulu, aux îles Sandwich, pour se rendre au détroit de Behring, où ils échangent leur cargaison contre les fourrures que leur apportent les chasseurs indigènes, qui habitent les stations établies sur les côtes de l'Alaska, de la Sibérie, et sur les îles Aléoutiennes. Ces Indiens, comme du reste tous les Peaux-Rouges, sous quelle latitude qu'ils habitent, se dépouillent de ce qu'ils ont de plus précieux pour se procurer cette drogue. Le seul mot anglais connu de la plupart d'entre eux est celui de «whisky», qu'ils vous lancent à la tête, en portant le pied sur le pont du navire; et telle est leur passion pour cette liqueur, qu'ils se mettraient à genoux devant vous pour en obtenir. Les contrebandiers font leur profit de ce penchant bien connu des Indiens pour les spiritueux; ils se procurent du whisky au plus bas prix possible, c'est-à-dire de la plus mauvaise qualité, et, chaque année, viennent visiter les stations échelonnées le long des côtes qui avoisinent le détroit de Behring, semant ainsi, au milieu des Indiens, une cause de vol, de meurtre et de toutes sortes d'abominations. Pour empêcher ce trafic déshonnête, le gouvernement entretient ici un petit bâtiment, le cutter Rush, et un certain nombre d'agents du Trésor, au nombre desquels se trouve M. Smith, dont nous venons de parler. Dès qu'un navire est rencontré le long de la côte, il est soumis à une inspection rigoureuse s'il est suspecté, et confisqué s'il est trouvé nanti de marchandises prohibées. Il se trouve, en ce moment, à Illiouliouk, environ seize cents gallons d'eau-de-vie de contrebande, provenant des confiscations récentes. On raconte que dernièrement, un navire, qu'on savait faire ce genre de commerce prohibé, ayant fait naufrage sur l'île de Nounivak, le capitaine fut obligé, par mesure de prudence, dès qu'il eut perdu tout espoir de le sauver, de détruire tout le stock de marchandises qu'il savait à bord, car si des indigènes, en visitant l'épave, y avaient découvert leur liqueur favorite, ils n'eussent pas manqué de convier toute la peuplade à une orgie nationale, et, dans ce cas, tous les gens de l'équipage eussent été infailliblement massacrés par ces sauvages devenus fous-furieux sous l'empire de la boisson alcoolique. On voit donc quels services peut rendre un officier compétent pour contrôler et surveiller le commerce qui se fait sur ces côtes et sur les îles voisines, et je dois dire que M. Smith s'acquitte avec beaucoup de zèle et beaucoup de succès de la tâche difficile qui lui est confiée. Au reste, avant d'occuper son poste actuel, il était déjà familiarisé, depuis de longues années, avec les mœurs et les coutumes des tribus de l'Alaska. Autrefois, en effet, il fit partie d'une expédition envoyée dans l'Alaska, par la Western Union Telegraph company, qui se proposait de relier les lignes télégraphiques de l'Amérique septentrionale avec celles de Sibérie, projet qui, après la réussite du premier câble transatlantique, dut être abandonné, il est vrai; mais bon nombre des membres de l'expédition, connaissant les habitudes des peuplades de ces régions, et s'étant familiarisés avec le genre de commerce qui s'y faisait, revinrent dans l'Alaska; M. Smith fut de ce nombre. C'est ainsi qu'avant d'être nommé au poste de député collecteur, il avait parcouru toute la contrée qui se trouve au nord et le long des rives de la rivière Yukon.

Après l'agent de la Compagnie et le collecteur, vient, comme importance, le prêtre russe, qui veille aux besoins spirituels d'un petit troupeau d'indigènes établis sur l'île d'Oonalachka. Bien que ces gens appartiennent au rite grec tel qu'il se pratique en Russie, je dois dire que la petite église qu'on trouve ici, de même que la maison du pasteur, font grand honneur à celui-ci aussi bien qu'à ses ouailles. Ce prêtre, issu du mariage d'un Russe avec une Aléoutienne, est marié avec une belle matrone, également d'origine métisse, et dont les manières annoncent une éducation au-dessus de l'ordinaire. Il y a plusieurs garçons et plusieurs jeunes filles charmantes et fort au courant des différentes figures du quadrille et de la valse.