Le lieutenant de Long, notre commandant, exerce naturellement la haute surveillance sur l'ensemble du navire; c'est lui qui dirige notre course et règle tout en dernier ressort. A son bord, il a réussi à faire que chacun se trouve comme chez soi. C'est un charmant compagnon, à la table commune, comme autour du poêle. Chaque soir, quand il fait, avec le lieutenant Chipp, sa partie de Cribbage, qui est son jeu favori, il insiste toujours pour que je torture l'harmonium, et fasse résonner la cabine de ses accords lugubres. Le dimanche, il préside au service divin sur l'arrière du navire et lit la Bible. Un bon nombre des gens de l'équipage y assistent, mais personne n'y est contraint. Je crois que le service est célébré dans le rite épiscopal. Avant notre départ de San Francisco, nous eûmes à bord, la visite d'un bon nombre de ministres de cette secte, ainsi que ceux d'autres sectes protestantes, qui ne négligèrent ni les compliments ni les prières pour faire accepter leurs livres d'hymnes et leurs bibles par les gens de l'équipage. Ces livres étaient imprimés en allemand, en danois et en anglais, pour satisfaire à tous les goûts. C'est ainsi que notre bibliothèque s'enrichit de plusieurs exemplaires des recueils d'hymnes en musique, de Moody et de Stankey, qui, sans doute, pourront, un jour ou l'autre, devenir fort utiles pour nous distraire.

Le capitaine, ayant, il y a une quinzaine de jours, réuni tout son équipage sur le pont, afin de connaître de chaque matelot le nom de la personne à qui devait retourner sa solde au cas où il viendrait à mourir pendant l'expédition, nous fûmes témoins de l'incident suivant: deux pauvres garçons vinrent déclarer qu'ils n'avaient pas d'héritiers, et qu'ils étaient complétement seuls au monde. Ainsi ces infortunés ont pu partir complétement libres, et sans laisser d'affection derrière eux. Quand vint le tour de notre cuisinier chinois, il n'a pu se rappeler le nom de sa mère; cette pauvre femme court donc de grands risques, si son fils vient à mourir, de ne pas recueillir son héritage, lors même qu'il le lui léguerait par testament.

Mais j'en reviens à la relation de notre voyage. Au nord du 50° de latitude, une énorme baleine vint nous montrer son large dos, et, dans ses ébats, faire jaillir l'eau près du navire, apportant ainsi une diversion à la monotonie de notre traversée. Cependant la vue la plus intéressante que nous ayons eue jusqu'ici, c'est celle d'une île, la première terre qui soit apparue à nos yeux depuis San Francisco. A la vérité, ce ne fut point une surprise pour nous, car, étant partis le 8 juillet, comme nous étions alors au 1er août, nous devions nous trouver dans les parages de la passe d'Akantan, c'est-à-dire un peu à l'est d'Oonalachka. Mais depuis le 28 juillet, les brouillards intenses nous enveloppaient, et nous empêchaient de faire le point; nous étions donc obligés de nous baser sur nos calculs pour fixer notre position. La certitude du voisinage de la terre nous forçait à faire un emploi constant de la sonde, et à nous tenir toujours aux aguets pour la découvrir. Le nombre croissant des oiseaux de mer que nous apercevions, et parmi lesquels se trouvaient des espèces que nous savions ne jamais s'éloigner beaucoup du rivage, ne faisaient que corroborer notre opinion. D'un autre côté, des plantes marines accumulées et enchevêtrées les unes dans les autres passaient près du navire indiquant un courant, ainsi qu'une terre, dans la direction d'où elles venaient. Du reste, la mer était presque aussi unie qu'une glace; nous n'avions donc aucune inquiétude; mais ce brouillard persistant qui nous enveloppait de toute part, nous couvrant comme d'un voile, nous impatientait. Le 1er août, le capitaine changea de route pour porter sur l'est, et après quelques milles dans cette direction, ordonna de laisser tomber les ancres, tout en restant en pression, prêt à profiter de la première éclaircie. Celle-ci ne se fit pas trop attendre. Au bout de six heures, le brouillard se leva, nous laissant apercevoir la terre à treize milles. L'ordre de lever les ancres fut aussitôt donné et «en avant». Nous marchâmes pendant deux heures environ, et le brouillard, reprenant le dessus, les ancres retombèrent de nouveau. De tribord nous venait un bourdonnement monotone, malgré les cris stridents des oiseaux de mer. Quelques minutes d'attention me firent facilement reconnaître pour ce bourdonnement le bruit des vagues, brisant sur un rocher ou sur une plage de galets. Nous étions donc près de la terre.

La baleinière fut mise à flot, et le lieutenant Chipp reçut l'ordre d'en prendre le commandement et d'aller reconnaître cette terre, que nous ne pouvions voir au milieu de la brume. Je m'empressai de saisir un aviron et de prendre place dans l'embarcation. Notre naturaliste, M. Newcomb, en fit autant et se mit à ramer comme un vieux marin. Une minute après, la légère embarcation fendait les flots avec rapidité, au milieu d'une nuée d'oiseaux qui tournoyaient autour de nous en faisant un bruit infernal. Quelques coups de fusils de notre naturaliste et de M. Chipp, tirés au hasard, en firent tomber plusieurs raide morts autour de nous. Pendant ce temps-là, nous continuions de ramer vigoureusement. Tout à coup, comme si un rideau se fût levé devant nos yeux, nous aperçûmes le profil hardi et rocheux d'Ougalgan, à un demi-mille du point où le navire avait jeté l'ancre, et près des rochers découverts par Cook en 1778 et qui ont reçu son nom. La mer formait un léger ressac le long de la plage et des falaises, qui servaient d'asile à une multitude d'oiseaux.

Nous nous disposâmes à débarquer dans une petite anse où la mer était si limpide que nous en voyions le fond à trois brasses de profondeur. M. Newcomb et moi sautâmes les premiers sur la grève, qui, en cet endroit, était couverte de galets et de blocs arrondis de granit de dimensions fort variables. Les uns n'étaient pas plus gros qu'une pomme de terre, tandis que d'autres atteignaient la taille d'une citrouille. En face de nous, les falaises presque à pic s'élevaient à trois cents pieds, ne nous présentant d'autre sentier, pour arriver à leur sommet, qu'une espèce de sillon couvert de pierres détachées et de terre et faisant saillie le long de leurs parois. Mais, en avant! Et mon fusil dans une main, tandis que, de l'autre, je m'accrochais aux aspérités du rocher, je me mis à grimper comme je pus, le long de cette espèce de sentier escarpé. J'arrivai ainsi jusqu'à la hauteur de deux cent cinquante pieds environ; mais il fallut m'arrêter là; la pente était devenue plus raide, les cailloux se dérobaient sous mes pieds, et les longues herbes auxquelles je m'accrochais cédaient sous le poids de mon corps; j'avoue même qu'il m'arriva de glisser et de dégringoler pendant une cinquantaine de pieds, pour me relever avec une forte couleur d'argile, qui n'ajoutait aucun lustre nouveau à mon exploit.

Ougalgan est une île de formation volcanique, composée en majeure partie de granit basaltique disposé en couches perpendiculaires. Nous y rencontrâmes, parmi les galets de la plage, une quantité considérable de scories.

Dès que nous fûmes à bord, la Jeannette reprit sa route, et, après une navigation assez dangereuse le long d'un canal fort tortueux, pendant laquelle le capitaine surveilla lui-même les manœuvres et dirigea le navire avec une grande habileté, nous finîmes, malgré le brouillard, par doubler le cap ou plutôt la pointe Kaleghta, dans l'île d'Oonalachka, et par atteindre, le 2 août, la bouée que nous cherchions. Nous allâmes jeter l'ancre en face d'Illiouliouk, où se trouvaient déjà plusieurs autres navires, entre autres le steamer Saint-Paul, capitaine Eskine, de la Compagnie commerciale de l'Alaska, et le cutter de l'État, Rush, commandé par le capitaine Bailey.


CHAPITRE V.