»Nordenskjold.»

Le télégramme de Londres ajoute:

«Ceci est la copie exacte du télégramme dans lequel l'année 1879 est nettement indiquée.»

Malgré sa précision, et le nom du professeur Nordenskjold apposé au bas, ce télégramme n'inspira guère plus de confiance que les rumeurs qui circulaient parmi les Esquimaux. Il donna naissance à un plan de secours combiné avec une rare sagacité par un jeune officier de la marine danoise, le lieutenant de vaisseau Hogaard.[ [8]

Pour défendre son plan, résultat de l'induction et du raisonnement, le lieutenant Hogaard disait:

«Puisqu'un Yakoute prétend avoir vu la fumée d'un steamer en face de l'embouchure de la Léna, cette fumée doit être celle de la Jeannette, si cet homme dit la vérité. Certes, il n'est point inadmissible que de Long, après avoir essayé en vain de remonter au nord, le long des côtes orientales et occidentales de la Terre de Wrangell, se soit décidé à pousser de plus en plus à l'ouest. En second lieu, on retrouve des traces de l'expédition à l'embouchure de l'Yenisséi, où des Samoyèdes prétendent avoir trouvé les cadavres de deux Européens, ayant une bouteille de whisky. Si ce second fait est vrai, nous avons là une autre trace certaine de la Jeannette, et, dans ce cas, je pense que le lieutenant de Long a constamment suivi la côte de Sibérie vers l'ouest, sans pouvoir se frayer un chemin au milieu des champs de glace qui circonscrivent au nord la partie libre des eaux qui l'avoisinent. De cette façon, il est arrivé vers la partie la plus septentrionale de l'Asie. Me rappelant aujourd'hui les paroles qu'un de ses amis prononçait devant moi à Yokohama:—«Ou il atteindra le pôle, ou nous ne le reverrons jamais»,—je pense qu'il a dû se tenir le raisonnement suivant: «Jusqu'à présent il m'a été impossible de m'approcher du pôle; si je continue d'aller vers l'ouest, j'arriverai à la Terre de François-Joseph, où les chances ne sont pas meilleures; alors ici ou jamais!» Puis il a mis le cap au nord. La raison qui me fait croire—en me basant sur les deux rumeurs dont je viens de parler et dont je ne veux point garantir l'authenticité—qu'il est venu aussi loin vers l'ouest, c'est la présence de ces deux cadavres à l'embouchure de l'Yenisséi; c'est là une preuve certaine que la Jeannette a été écrasée, ou, comme le Tegethoff, emprisonnée par les glaces sur la côte de quelque terre polaire inconnue, et qu'une partie au moins de son équipage a tenté de revenir en traîneau vers les régions habitées. Et ces cadavres sont ceux des deux infortunés qui sont allés le plus loin. Si la Jeannette a été abandonnée loin de l'est du cap Tscheliouskine, il eût été bien plus naturel d'aller chercher des contrées habitées à l'embouchure de la Léna; c'est pourquoi je pense que si son équipage a pu aborder quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivière

L'exposé des motifs qui avaient présidé à la conception du plan du lieutenant Hogaard nous dispense d'entrer dans de longs détails sur ce plan lui-même. Bornons-nous donc à dire que la suite montrera jusqu'à quel point ses prévisions furent justifiées.

A la fin de l'automne 1881, après le retour du Corwin et de l'Alliance dans leurs ports respectifs, aucune nouvelle précise de la Jeannette n'avait encore franchi les limites du monde civilisé; les recherches étaient donc pour ainsi dire à recommencer et à recommencer sur un plus vaste plan encore: Le Rodgers était resté à la baie Saint-Laurent, prêt à repartir pour le nord, dès la rupture des glaces; le lieutenant Ray et le lieutenant Greely veillaient, de leur côté, l'un au cap Barrow, l'autre à la baie de Lady Franklin. M. Leigh Smith, avec l'Eira, n'était point encore revenu de la Terre François-Joseph, mais entre ces différentes stations existaient de vastes lacunes. Il fallait en compléter le réseau. Les Anglais se souvenant de l'aide que lui avaient fourni les États-Unis pour les recherches de Franklin, proposaient de faire surveiller les abords de la baie d'Hudson et les parages de la rivière Mackenzie; en outre, l'opinion publique, en Angleterre, réclamait du gouvernement de la reine qu'on envoyât à la recherche de l'Eira un navire qui pourrait, en même temps, secourir la Jeannette ou son équipage. Les États-Unis, de leur côté, se préparaient à équiper un nouveau navire dans le même but. Enfin, le lieutenant Hogaard proposait de mettre à exécution le plan qu'il avait formé, d'explorer le nord de l'Asie jusqu'au cap Tscheliouskine vers l'est, et, au nord, jusques où les glaces lui permettraient d'avancer. Le réseau allait donc être presque complet. Cependant on semblait n'avoir pas pris garde aux dernières paroles prononcées par le lieutenant Hogaard devant la Société Royale de géographie de Londres. «Si la Jeannette a été abandonnée loin de l'est du cap Tscheliouskine, il eût été bien plus naturel d'aller chercher des contrées habitées à l'embouchure de la Léna; c'est pourquoi je pense que si son équipage a pu aborder quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivière.» Lui-même, pensant que de Long avait pénétré plus à l'ouest, avait l'intention de ne pas dépasser le cap Tscheliouskine. En Angleterre comme en Amérique, les meetings se succédaient pour activer les préparatifs et étudier les plans de secours, lorsqu'une nouvelle soudaine vint couper court à tout et jeter la joie et l'espérance dans le cœur de ceux qui s'intéressaient au sort des gens de la Jeannette.

Le 20 décembre le directeur du New-York Herald recevait de Washington la dépêche suivante du secrétaire d'État:

«On vient de recevoir un télégramme ainsi conçu de M. Hoffman, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg: