«Paris, 23 décembre 1881.
»Honorable Frederick T. Frelinghuysen,
»Secrétaire d'État, Washington.
»Je viens de recevoir de mon correspondant de Saint-Pétersbourg le télégramme suivant:
«Général Ignatieff a envoyé à Yakoutsk l'ordre de faire partir deux nouvelles expéditions d'explorateurs à la recherche de l'équipage naufragé; il veut que tout soit mis en œuvre pour retrouver le canot no 2.
«Ainsi qu'on a déjà dit, Melville et les dix hommes qui l'accompagnent ont été rencontrés par trois Yakoutes. Les Yakoutes sont des nomades d'un caractère doux; ils sont, en outre, experts dans l'art de soigner les accidents et les maladies, causés par le froid. Les naufragés ne pouvaient donc tomber entre de meilleures mains. On doit, néanmoins, se rappeler que de Barchoï, où ils ont été rencontrés, à Yakoutsk, la distance est de 2,000 verstes, soit environ 1,400 milles, et qu'il n'existe aucun moyen régulier de transport. Vingt jours au moins sont nécessaires pour franchir cette distance. Les gens envoyés à leur secours étant partis depuis trois jours, mettront deux mois environ pour aller les joindre et les ramener à Yakoutsk.
»Il ne faut pas perdre de vue que tout ce qui concerne Melville et ses compagnons est à peu près connu, mais qu'on ne sait absolument rien touchant le sort de de Long et de sa troupe, qui se composait encore de treize personnes après le départ de Ninderman et de Noros. Il faudra beaucoup de temps pour arriver jusqu'à eux dans une contrée dépourvue de chemins. La distance de Yakoutsk à Irkoutsk est de 2,818 verstes. Le service postal établi entre ces deux villes étant fort défectueux, quinze jours au moins seront nécessaires pour transporter vingt-quatre personnes.
»Dans huit jours, le générai Tchernaieff, gouverneur d'Yakoutsk—non le général Tchernaieff de Serbie,—recevra du gouvernement, par un courrier extraordinaire, les instructions nécessaires pour envoyer deux expéditions à l'embouchure de la Léna. La ligne télégraphique s'arrêtant à Irkoutsk, on ne recevra pas avant trois mois de nouvelles directes des naufragés. Le voyage d'Irkoutsk à Saint-Pétersbourg devant durer probablement un mois, même en faisant la plus grande diligence, les gens de l'équipage n'arriveront pas dans cette dernière ville avant le mois d'avril, et à New-York avant le mois de mai.
»Telles sont les informations que j'ai reçues jusqu'à ce jour. Si le gouvernement désirait communiquer directement avec les hommes de la Jeannette, je prends la liberté de lui faire connaître que le général Anoutchine, gouverneur de la Sibérie orientale, est en ce moment à Saint-Pétersbourg, mais qu'il peut correspondre directement avec le général Pédashenko, qui le remplace pendant son absence. Si je reçois d'autres nouvelles, je vous en informerai à l'instant.
»James Gordon Bennett.»
Laissons un instant, si vous le voulez, l'équipage de la Jeannette pour nous demander par quel chemin elle est arrivée à l'embouchure de la Léna, et quelle est le caractère du pays où doit se trouver la troupe de de Long, jusqu'à ce que des nouvelles plus précises nous renseignent exactement à ce sujet.