Une dépêche de Saint-Pétersbourg, datée du 26 décembre, à laquelle nous ajouterons quelques détails, éclairera le lecteur sur ces deux points.
«Pour arriver à l'embouchure de la Léna, dit cette dépêche, les canots de la Jeannette ont passé entre la Nouvelle-Sibérie et l'île de Fadievskoï, qui n'est habitée que pendant l'été. Des peuplades nomades s'y rendent avec leurs traîneaux attelés de chiens et s'en reviennent à la fin de la belle saison. Les canots ont ensuite trouvé sur leur route l'île Petite et l'île de Stolbovoï. La distance entre le lieu où la Jeannette a été écrasée par les glaces et l'embouchure de la Léna est d'environ cinq cents milles. L'embouchure de cette rivière est située dans cette partie aride et désolée de la côte septentrionale de la Sibérie à laquelle on a donné le nom de tundra.
»La côte septentrionale de la Sibérie entre le cap Chelivuskine et le détroit de Behring, dit M. Kennan, est probablement la partie la plus stérile et la plus inhospitalière de tout l'empire russe. Sur des centaines de milles au sud de l'Océan Arctique, cette région ne forme presque partout que d'immenses steppes inhabitables et impropres à toute espèce de culture. Les Russes la désignent sous le nom de tundra. En été, cet espace ne présente à l'œil qu'un immense tapis de lichens gris-brunâtre, saturés d'eau, où le voyageur rencontre difficilement un point solide pour y poser le pied; tandis qu'en hiver ces déserts sont couverts d'un linceul de neige apportée par les vents du pôle et amoncelée en long et minces sillons semblables aux vagues de l'Océan.
»La tundra diffère sous maints rapports des autres déserts sans arbres comme sans verdure. D'abord le sol de cette immense zone reste constamment glacé. Pendant l'hiver le sol de la partie qui borde la Léna, depuis Yakoutsk jusqu'à son embouchure, n'est qu'une couche de glace de plusieurs centaines de pieds d'épaisseur et dont la surface, pendant l'été, a environ vingt ou trente pouces de profondeur. Alors une végétation chétive apparaît sur ce sol dégelé, où elle puise sa nourriture dans la mince couche d'humus que supporte un substratum de glace de cinq ou six cents pieds d'épaisseur et constamment imperméable. Il en résulte qu'à la fonte des neiges, l'eau sature le sol, et, grâce à la lumière continuelle du jour de juin et juillet, la mousse prend un rapide développement. Cette mousse forme alors un coussin souple et flexible où le voyageur qui ose s'y aventurer enfonce jusqu'au genou, sans rencontrer une base solide. C'est ainsi qu'année par année, depuis des siècles, les couches de mousse se succédant et laissant à l'hiver leurs détritus pour alimenter celles qui les suivront, ont fini par former, à la surface de la tundra une immense éponge de milliers de milles carrés. Pour les autres végétaux, il en existe peu ou point. Un buisson de groseilliers rabougris, une maigre touffe d'herbe des marais, un bouquet de kerovnik, bravant le froid et les tempêtes, apparaîtra peut-être çà et là tranchant, par sa couleur verte, sur la teinte brunâtre du reste de la plaine, mais d'ordinaire, l'œil du voyageur pourra scruter tout l'horizon, sans y rien découvrir que le ciel et la mousse.
»En hiver, cet aspect est bien autrement lugubre; et l'observateur qui pourrait, de la nacelle d'un ballon, plonger son regard sur cette région désolée, s'imaginerait facilement planer au-dessus de la mer glaciale. Rien, en effet, de près comme de loin, ne viendrait lui rappeler qu'il se trouve au-dessus d'un continent, si ce n'est peut-être la blanche silhouette d'une chaîne de montagnes couverte de neige et stérile, se profilant dans l'espace, ou la ligne sombre et sinueuse de buissons malingres, rabougris, et de pins s'étendant à travers le linceul blanc qui recouvre cette zone d'un point à l'autre de l'horizon, comme pour lui dire que là existe quelque rivière glacée, tributaire de l'Océan Arctique. Pendant cette saison, la tundra présente un tableau d'une inexprimable horreur, même en plein midi, quand sa surface, qui ne peut être comparée qu'à celle d'un océan de neige, est balayée par la tempête, et emprunte une teinte rougeâtre aux tristes rayons de soleil, qui émerge à peine au-dessus de l'horizon. On se sent le cœur et l'imagination glacés à l'aspect effrayant et sinistre de ces solitudes incommensurables. Mais pendant la nuit, quand l'œil ne peut plus distinguer les limites vagues et confuses de l'horizon, quand tous les objets n'ont plus que des formes indécises et qu'alors les franges vert-pâle de l'aurore boréale commencent à envahir de leurs replis sinueux tout ce segment de cercle du côté du nord, éclairant de leurs lueurs fantastiques et fugitives l'immense linceul de neige qui enveloppe toute la nature, alors nul ne saurait dépeindre l'horreur des ténèbres et du silence qui règnent dans cette région maudite, ni son aspect de désolation indicible et presque infernale, qui terrifie et cependant fascine l'imagination.
»En toute saison, en toute circonstance, que la tundra soit couverte de mousse ou qu'elle soit couverte de neige, la zone qu'elle embrasse semble une véritable terre de malédiction. En été, on dirait que la couche de mousse saturée d'humidité, qui croît sur l'eau qui recouvre le sol, n'est là que pour recevoir les averses qui tombent par intervalle et la fouettent impitoyablement de leurs ondes glacées jusqu'à ce que, disparaissant, elle fasse place à un manteau de neige. En hiver, les terribles rafales du nord, désignées par les Russes sous le nom de poorgas, après avoir balayé les plaines de glace de la mer arctique, viennent aplanir sa surface neigeuse et y creuser de longs sillons, que dans leur souffle impétueux, elles finissent par durcir et polir.
»Tel est le climat et l'aspect de l'immense tundra qui borde la mer glaciale et sur laquelle la fortune a jeté les survivants de la Jeannette.
»Toute cette côte fut visitée pour la dernière fois et décrite par le lieutenant Pierre Anjou, en 1823. Antérieurement elle avait été explorée, en 1735 et 1736, par le lieutenant Prontschischeff. Elle fut également visitée en 1739, dans la partie la plus septentrionale, par le lieutenant Dimitri Lapteff. L'endroit où les gens du canot no 3 ont abordé se trouve situé entre le lieu où fut enseveli, en 1735, le lieutenant Lassénius, qui périt là avec ses trente-cinq compagnons, et celui où, pendant l'année 1736, périrent le lieutenant Prontschischeff et sa femme. La distance de ce point à Yakoutsk est de plus d'un millier de milles, qu'il faut parcourir à travers une contrée complétement dépourvue de population.»
Jusqu'au 11 janvier, c'est-à-dire pendant seize jours, on ne reçut plus aucune nouvelle importante de la Jeannette.
Cependant, le 9, le Central News publiait une dépêche en français, qu'il avait reçue de son correspondant de Saint-Pétersbourg. Elle était ainsi conçue: