»Enfin, le 8 au matin, le temps étant redevenu assez calme, nous nous préparâmes à remonter en traîneau. La distance de Bulcour à la hutte de Matvaïh, la prochaine station que nous devions rencontrer, est d'environ cent trente verstes. Avant de partir, mes conducteurs me prévinrent que nous serions obligés de coucher dans la neige à moitié route, me faisant remarquer que si nous étions surpris par le mauvais temps, nous avions, hommes et chiens, tout à redouter; mais surtout que l'épreuve serait terrible pour moi, vu mon extrême faiblesse. Nous partîmes néanmoins, et, chemin faisant, nous visitâmes, à vingt verstes au nord de Bulcour, une petite hutte où Noros et Ninderman avaient passé une nuit. Cette hutte était destinée à servir de remise aux traîneaux des Tongouses. Nous y trouvâmes des traces évidentes du passage de Noros et Ninderman. Ceux-ci, faute de nourriture, avaient été réduits à mâcher des morceaux de cuir arrachés à leurs bottes, et, pour se chauffer, avaient brisé les traîneaux qui se trouvaient là. Nous ne nous y arrêtâmes point, et allâmes passer la nuit plus loin, dans un trou creusé dans la neige.

»Le lendemain, nous visitâmes l'endroit désigné, dans le récit de Noros et Ninderman, sous le nom de hutte des Deux-Croix, mais dont le nom véritable est Karulach. J'y trouvai encore des traces de leur séjour. Nous nous remîmes en route et nous arrivâmes enfin le soir, à minuit, à Matvaïh, où nous passâmes la nuit. Le lendemain matin, au moment du départ, je trouvai un ceinturon que je reconnus pour avoir été fait à bord de la Jeannette. Cependant Noros et Ninderman ne m'avaient nullement parlé de la hutte de Matvaïh; ils l'avaient complétement oubliée, et ce ne fut que plus tard, quand ils la visitèrent une seconde fois, qu'ils se rappelèrent y avoir fait halte. Cependant, outre le ceinturon, j'avais encore trouvé d'autres indices certains qu'un ou deux hommes au moins de la troupe de de Long s'étaient arrêtés dans cette hutte. Je me croyais donc sur les traces du capitaine.

»Mais cette journée me réservait une désagréable surprise. Quel ne fut pas, en effet, mon étonnement, quand, au moment de partir, mes conducteurs me déclarèrent qu'il ne nous restait plus de vivres. J'en avais pris pour dix jours en partant de Burulak, et nous étions en route depuis cinq jours seulement. Je leur demandai alors à quelle distance était le village le plus rapproché. Ils m'indiquèrent Upper-Boulouni (Boulouni du nord), à environ cent trente verstes dans la direction du nord-ouest. Je leur ordonnai de m'y conduire immédiatement. Nous partîmes et allâmes coucher à Khaskata. Le lendemain, nous poursuivîmes notre voyage et arrivâmes à Upper-Boulouni vers minuit. En route, nous avions visité la station de chasse de Cath-Couta, ainsi que huit autres huttes qui toutes étaient désertes. A Cath-Couta, néanmoins, nous avions trouvé une abondante provision de poisson et de viande de renne, mais pas la moindre trace de de Long.

»En arrivant à Upper-Boulouni, je fus frappé de l'importance de cette station, qui pouvait compter une centaine d'habitants. Le lendemain, un de ces derniers vint m'apporter un papier. Il me fit comprendre qu'il l'avait trouvé dans une hutte à cinquante verstes à l'est d'Upper-Boulouni. J'examinai ce papier: c'était un des records de de Long. On m'informa ensuite que deux autres papiers du même genre et un fusil avaient été trouvés dans les environs; on me promit de me les apporter le lendemain. En effet, le lendemain, on me remit le fusil et deux autres records. L'un d'eux, le plus important, avait couru grand risque d'être perdu. Il avait été remis à une femme qui, après l'avoir porté pendant quelque temps sous ses vêtements, l'avait jeté quand elle avait vu que l'écriture en était presque effacée. On eut donc beaucoup de peine à le retrouver.

»Ces records portaient les dates du 22 et du 25 septembre et celle du 1er octobre. J'y trouvai indiqués les points où de Long s'était arrêté, et par là j'appris qu'il avait continué sa marche vers le sud.

»Je fis venir les deux indigènes qui avaient trouvé ces notes pour les prier de m'indiquer la hutte où avait été rencontrée la première, et de m'y conduire. J'appris que cette hutte portait le nom de Bellock, et que la date de la découverte de ces papiers remontait à une douzaine de jours. Enfin, je sus aussi par ces indigènes que les trois records avaient été trouvés dans trois huttes différentes, distantes les unes des autres.

»Pendant la journée du 12, le temps fut si mauvais qu'il était impossible de songer à se mettre en route. Le lendemain, le temps était meilleur; mais, quand je me disposai à partir, j'éprouvai de sérieuses difficultés à me procurer des vivres pour mes hommes et pour mes attelages. Néanmoins, je parvins à faire comprendre aux habitants qu'il m'en fallait absolument. Comme il n'y avait dans le village que du poisson gelé, je fis ma provision personnelle, prenant un poisson pour chacun des vingt jours pendant lesquels je comptais rester absent, et dis à mes hommes d'en prendre le double pour eux et ensuite de se munir d'une quantité suffisante de nourriture pour leurs chiens. La question des vivres semblait donc tranchée, et je ne m'en occupai plus; or, quand il s'agit de charger les traîneaux, mes deux conducteurs y placèrent bien les vingt poissons que j'avais choisis, mais ils n'en prirent qu'un fort petit nombre pour eux et pas un seul pour les chiens. Je sus plus tard que les gens du village n'avaient réellement pas de vivres et m'avaient donné tout ce qu'ils avaient pu retrancher de leur provision. A ce moment, je l'ignorais complétement. Nous partîmes pour Bellock, où nous arrivâmes pendant la nuit. Le lendemain matin, au point du jour, me guidant sur les indications du record, je suivis la branche principale de la Léna septentrionale, en restant sur la rive droite jusqu'à la mer.

«Alors, marchant en toute hâte, je suivis la côte pendant cinq ou six milles, et, au grand étonnement de mes deux guides, je leur indiquai la hampe de pavillon que de Long avait plantée pour indiquer sa première cache. Ils furent encore plus surpris quand je leur dis ce que contenait cette cache. J'y trouvai le tout parfaitement installé sur un lit de broussailles, pour empêcher que les différents objets ne touchassent la terre, et recouvert d'un vieux sac-lit de chiffons et de lambeaux de toile à voile; mais le vent avait enlevé une partie de la couverture, que la neige avait remplacée. Je pris tous les objets qui se trouvaient là et les plaçai sur les traîneaux, à l'exception d'un aviron

»Voici le contenu de cette cache:

»Une caisse contenant des rebuts, une certaine quantité de médicaments;