Ce qui précède sera plus que suffisant, nous l'espérons, pour expliquer les motifs qui nous font donner ici la relation du voyage de M. Jackson, qui, en fait, est le véritable historien de l'expédition, à laquelle il a, pour ainsi dire, participé en assistant au dénoûment.

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CHAPITRE XI.

Premières recherches de M. Melville.

Mémoire remis par Ninderman à Bieshoff, commandant de Boulouni pour le ministre américain à Saint-Pétersbourg.—Bieshoff emporte le mémoire à Semenouvelak pour le remettre à Melville. —Celui-ci étant parti, Bieshoff remet le mémoire à Danenhower, qui l'expédie immédiatement à Melville. —Arrivée de Bartlett à Boulouni et départ de Melville. —Entrevue de ce dernier avec Bieshoff à Burulak. —Son départ définitif pour le delta. —Kumah-Surka. —Bulcour. —Matvaïh. —Melville se croit sur les traces de de Long. —Plus de vivres. —Départ pour Upper-Boulouni. —On apporte à Melville trois notes de de Long. —Voyage à Bellock. —Première cache. —Son contenu. —Plus de vivres. —Nouvelles recherches. —Osoktock. —Usterda. —On perd les traces de de Long. —Les indigènes refusent d'avancer. —Retour. —Bulcour. —Boulouni. —Melville y rencontre encore une partie de sa troupe. —Il part pour Yakoutsk. —Extraits de son rapport au secrétaire de la marine des États-Unis. —Éloge de Danenhower, de Bartlett et de Leach. —Records de de Long. —Dépêche de Melville au secrétaire de la marine. —Melville commence ses préparatifs pour une seconde campagne. —Ses instructions à l'ispravnik de Verchoyansk. —Son nouveau plan de recherches. —Départ. —Dépêches annonçant la découverte de de Long et du reste de sa troupe. —Tous morts.

En arrivant à Boulouni, Ninderman, reconnaissant son erreur sur le compte de Kusmah, qu'il avait pris jusqu'alors pour le commandant de cette place, s'empressa de tenter un nouvel effort pour faire parvenir des nouvelles de la Jeannette et de son équipage au ministre américain à Saint-Pétersbourg. Il rédigea donc un long mémoire dans lequel il racontait les principaux événements du voyage, la perte du navire, la retraite à travers les champs de glace de l'Océan Arctique, etc., insistant sur le danger que de Long et le reste de sa troupe couraient de mourir de faim dans le delta. Il remit ensuite ce mémoire à Bieshoff, véritable commandant de Boulouni, qui lui promit de le faire parvenir à destination. Celui-ci emporta le mémoire à Semenovyelak pour le remettre à Melville. Nous savons déjà comment il se fit que ces deux hommes ne se rencontrèrent point. Bieshoff remit donc le mémoire à Danenhower, resté, après le départ de Melville, à la tête de la troupe du canot no 3. Danenhower, appréciant la valeur des renseignements contenus dans l'écrit de Ninderman, s'empressa d'expédier Bartlett sur les traces de Melville pour le lui remettre. De son côté, Bieshoff, profitant de l'occasion qui lui était offerte, envoya une lettre à son subordonné, à Boulouni, dans laquelle il lui recommandait de favoriser, par tous les moyens en son pouvoir, les préparatifs de Melville pour son voyage au delta; il faisait, en outre, savoir à ce dernier qu'il se trouverait lui-même à Burulak le 5 novembre avec Danenhower et le reste de la troupe.

L'arrivée de ce courrier ne fit naturellement que hâter le départ de Melville, qui prit immédiatement ses dispositions pour se trouver à Burulak en même temps que Bieshoff. Celui-ci fut exact au rendez-vous. Melville eut une entrevue avec lui et profita de sa rencontre avec Danenhower pour lui donner verbalement des ordres sur la conduite qu'il avait à suivre, ordres qu'au reste il lui avait laissés par écrit à Boulouni. Nous laisserons M. Melville parler lui-même:

«Je fis comprendre à Bieshoff que toutes les dépenses faites par moi seraient payées: «Je n'ai pas d'argent, lui dis-je, mais mon gouvernement, aussi bien que les autorités russes, sanctionneront tout ce que j'aurai dit ou fait.» Je lui dis ensuite que j'avais besoin de dix jours de vivres pour moi-même et pour les hommes que j'emmenais avec moi. Il me fallait aussi de la nourriture pour les chiens. Bieshoff me fit donner tout ce dont j'avais besoin. Je pris, dans l'après-midi du 5, congé de lui et de mes anciens compagnons, et allai passer la nuit à Kumah-Surka.

»J'emportai, pour me guider dans mes recherches, une description de l'endroit où Noros et Ninderman avaient laissé de Long et le reste du parti. J'emmenai en outre de Burulak deux Tongouses, Vasili-Kulgar et Tomat Constantine, avec deux traîneaux attelés de chiens. L'un de mes conducteurs, Tomat Constantine, est un des trois Tongouses qui ont secouru Ninderman et Noros à Bulcour.

»Le lendemain, je fis cinquante verstes et m'arrêtai à Bulcour, où je passai la nuit dans une des huttes de cette station. C'est à partir de là seulement qu'ont véritablement commencé mes recherches. Pendant la nuit, une tempête de neige s'étant élevée, mes deux compagnons refusèrent de se mettre en route le lendemain matin. Souffrant encore des atteintes du froid que j'avais enduré, et ne pouvant presque faire usage de mes pieds ni de mes mains, je dus m'en remettre à la prudence des deux indigènes, et il fut décidé que nous resterions à Bulcour jusqu'à ce que la tempête fût apaisée. Nous y passâmes donc la journée et la nuit suivante.