Il fallut un long laps de temps à Noros et à Ninderman pour se remettre, de sorte qu'au départ de M. Melville ils ne purent l'accompagner. Noros fut le premier rétabli, et même fût parti volontiers avec M. Melville, pour lui indiquer la route qu'il avait suivie avec son compagnon, mais celui-ci préféra aller seul à la recherche de de Long, croyant arriver à son but, avec les indications que lui avait fournies Ninderman. Nous verrons bientôt son erreur.

D'ailleurs, Noros et Ninderman étaient convaincus que leurs compagnons étaient déjà morts le jour où eux-mêmes furent recueillis par les Tongouses. Cependant, si le 22, jour de la rencontre, ils étaient partis avec des traîneaux de Bulcour où ils se trouvaient, ils seraient arrivés à temps pour sauver de Long et la plupart de ses camarades. Le trajet n'eût pas, en effet, demandé plus de deux jours, et s'ils étaient arrivés juste au point où se trouvait alors la troupe, ils y auraient rencontré de Long, le Dr Ambler, M. Collins, Gortz, Dressler, Boyd, Iverson et Ah Sam encore vivants. Mais ils l'ignoraient, et ils ne purent se faire comprendre.

Cependant, ces deux hommes, en entreprenant le terrible trajet qu'ils venaient d'accomplir, n'avaient point en vue uniquement leur salut personnel. Ils étaient partis pour aller chercher des secours, et trouver leurs compagnons restés derrière eux. Aussi l'un et l'autre ont-ils fait tout ce qui était en leur pouvoir pour remplir dignement leur mission, et de Long, en les choisissant, ne pouvait mieux placer sa confiance. Quand, il est vrai, arriva en Amérique la première nouvelle que deux hommes de la troupe de de Long, avaient échappé au triste sort de leurs camarades, il se trouva des gens qui pensèrent que ces deux hommes avaient abandonné leurs compagnons affaiblis, pour ne songer qu'à leur propre sûreté. Heureusement, la découverte du dernier journal de de Long, est venue, comme nous le verrons, venger ces deux hommes courageux d'une pareille imputation. Aujourd'hui, aucun blâme ne peut leur être adressé; on sait qu'ils ont fait, non-seulement ce qu'on pouvait demander d'eux, mais encore qu'ils ont déployé une plus grande somme de résistance physique et beaucoup plus de persévérance qu'on en pouvait attendre de la généralité des hommes. Si de Long, en expédiant Ninderman, lui eût remis des ordres écrits, tout eût été régulier; mais, lui-même n'avait pas la moindre idée de l'étendue de la tâche qu'il lui imposait, ni des difficultés qu'il devait rencontrer. Au moment de son départ, il se croyait, en effet, à vingt-cinq milles de la station de Kumah-Surka, et s'attendait à le voir de retour au bout de deux ou trois jours. En lui disant adieu, il lui expliqua qu'il ne lui donnait pas d'ordres écrits, parce que, vraisemblablement, il ne trouverait personne pour les lire; il se borna donc à dire à Ninderman: «Allez et faites de votre mieux.» Et on peut dire que celui-ci s'acquitta fidèlement de sa mission. Kumah-Surka ne fut atteint que le 24 octobre, et Boulouni la veille seulement du jour où de Long inscrivit sa dernière note sur son carnet.

Arrêtons-nous à cette dépêche, qui vient brutalement, en deux mots, nous donner le dénoûment fatal de l'expédition de la Jeannette:

«J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.»

Cette dépêche est datée du 24 mars 1882 dans le delta de la Léna.

Mais comment, où et quand sont-ils morts?

Comment les a-t-on trouvés?

L'ingénieur Melville est parti d'Yakoutsk vers la fin de janvier; plus de deux mois se sont écoulés depuis son départ. Qu'a-t-il fait depuis ce temps? Ce sont autant de questions auxquelles seules répondront les lettres de M. Jackson, dont nous voyons deux dépêches précéder celle de l'ingénieur Melville. Ce M. Jackson est le chef du bureau du New-York Herald à Londres, que M. Bennett a expédié comme correspondant spécial de son journal à la recherche des survivants de la Jeannette. C'est de lui que ce dernier télégraphiait: «J'envoie moi-même un de mes correspondants sur lequel on peut compter, et qui fera tout ce qu'il est humainement possible de faire», lorsqu'il voulait dissuader le secrétaire de la marine des États-Unis d'envoyer des officiers de la flotte à la recherche de l'équipage de la Jeannette, parce qu'à son avis ces derniers ne pouvaient arriver en temps utile à l'embouchure de la Léna.

Ce sont donc les lettres de M. Jackson que nous allons reproduire maintenant, car c'est à lui que nous devons les détails circonstanciés publiés dans le New-York Herald sur tout ce qui a trait au voyage et à la perte de la Jeannette, à la retraite de l'équipage et à l'arrivée des survivants sur la côte de Sibérie, au second voyage de recherches de M. Melville et aux derniers moments des gens de la troupe de de Long. Ces détails, il les tient de la bouche de M. Weiscomb, du lieutenant Danenhower ou de l'ingénieur Melville, ou bien il les a puisés dans le journal de poche de l'infortuné capitaine de Long.