Pour leur faire comprendre comment le canot du capitaine avait abordé, il traça, sur un morceau de papier, la ligne des côtes et leur représenta la scène du débarquement. Indiquant ensuite le cours de la rivière, il leur montra, sur la rive droite, le chemin suivi par les naufragés, dans leur marche vers le sud, en désignant les points où ils avaient rencontré des huttes. Afin d'indiquer le nombre de jours qu'avait duré cette marche, il penchait la tête en fermant les yeux comme pour dormir et comptait les nuits sur ses doigts. Enfin il leur expliqua que le capitaine, étant trop faible pour aller plus loin et mourant de faim, l'avait envoyé avec Noros pour chercher des vêtements et des vivres. Arrivant ensuite à son propre voyage, il leur dit que depuis seize jours lui et Noros avaient quitté la troupe du capitaine; qu'au moment de leur départ, celui-ci et ses compagnons n'avaient rien mangé depuis deux jours. En un mot, il employa tous les moyens que pouvait lui suggérer son devoir d'être utile à ses compagnons, pour déterminer ces indigènes, qui l'avaient lui-même si bien accueilli, à leur porter secours. Mais tous ses efforts furent inutiles. Par instant, les Tongouses semblaient comprendre ce qu'il leur disait; mais, une minute plus tard, il s'apercevait qu'ils n'avaient rien compris du tout.
Toute la journée se passa ainsi, et le lendemain, Ninderman recommença encore ses explications, employant tantôt les signes, tantôt les dessins, afin de rendre sa pensée plus facile à saisir. Comme la veille, il crut, à plusieurs reprises que ses hôtes l'avaient compris; et quand il les entendait soupirer et voyait leur figure consternée devant le tableau qu'il s'efforçait de leur faire des souffrances et des tortures de ceux qui étaient restés dans le delta, il sentait renaître l'espérance. Mais cette illusion était bientôt dissipée: les Tongouses ne voulaient ou ne pouvaient le comprendre. En effet, dès qu'il les pressait de partir au secours de de Long, leur visage se revêtait comme d'un masque, et devenait totalement dépourvu d'expression. Cependant, il ne leur demandait pas de partir seuls; il les priait seulement de consentir à l'accompagner. Car bien qu'épuisé par la faim, la dyssenterie et les fatigues de plusieurs semaines passées sans abri, il n'était guère en état d'entreprendre un pareil voyage; son inquiétude était si grande, qu'il s'y sentait contraint. Mais tous ses efforts furent inutiles. Alors l'image de ses infortunés compagnons morts ou mourants, et n'ayant plus d'espérance qu'en Noros et en lui, lui passa devant les yeux. Voyant l'impuissance à laquelle il était réduit pendant que tant de gens soupiraient après son retour, qui, seul, pouvait les sauver, il sentit que l'épreuve était trop rude pour lui. Cet homme si fort et si courageux, qui maintes fois avait vu la mort face à face sans sourciller, et qui avait enduré les plus terribles misères sans faiblir, s'affaissa dans un coin de la hutte et se mit à pleurer comme un enfant. Une vieille femme, celle du chef de la hutte, en le voyant sangloter, s'approcha de lui pour lui témoigner toute sa compassion. Les indigènes eux-mêmes se rassemblèrent et tinrent conseil pendant longtemps, puis vinrent essayer de le consoler. Ils s'approchaient de lui, et lui mettant la main sur l'épaule et le regardant avec compassion, lui disaient que le lendemain ils le conduiraient à Boulouni. Ninderman, espérant trouver dans cette localité quelqu'un capable de le comprendre, avait, en effet, demandé à s'y rendre, et les Tongouses attribuaient sa douleur à l'impatience qu'il avait d'y arriver.
Quand, le lendemain, il leur rappela cette promesse, ils lui répondirent qu'on avait déjà envoyé chercher le commandant de Boulouni, et que cet officier arriverait dans quelques heures.
Pendant la soirée, l'exilé Kusmah, dont nous reparlerons plus tard, arriva à Kumah-Surka. Ninderman s'empressa de lui demander s'il était le commandant de Boulouni, et crut que cet homme lui avait répondu affirmativement. Une question de Kusmah, ayant fait croire à Ninderman que le gouvernement de Saint-Pétersbourg, supposant que la Jeannette arriverait sur les côtes de Sibérie, avait donné des ordres pour qu'on recherchât l'équipage, raconta de son mieux l'histoire tout entière de la perte du navire, ainsi que celle de la retraite, cherchant à se faire comprendre, en se servant de sa petite carte et de dessins. Néanmoins, il s'aperçut bientôt que Kusmah ne comprenait rien, ni à la carte, ni à son récit; alors il lui dit que pendant le voyage un des hommes était mort, et qu'il en restait onze encore. Kusmah parut alors comprendre parfaitement et se mit à faire des signes d'assentiment, mais il comprenait, à son tour, que Ninderman faisait allusion à Melville et à tous les gens de sa troupe, qui étaient aussi au nombre de onze. Il répétait sans cesse: «Capitan, oui; deux capitans, premier capitan, second capitan», désignant par là Melville et Danenhower. Ninderman comprit qu'il lui disait ne pouvoir rien faire avant que l'un ou l'autre de ces deux capitans n'ait télégraphié à Saint-Pétersbourg pour demander des instructions. Il se mit alors en devoir d'écrire une dépêche qu'il destinait au ministre américain à Saint-Pétersbourg, dépêche dans laquelle il proposait de raconter exactement ce qui s'était passé, et d'ajouter que le capitaine et sa troupe mouraient d'inanition, manquant de vivres et de vêtements; et pendant qu'il adressait la parole à Kusmah, celui-ci lui arracha presque sa dépêche avant qu'elle ne fût finie, à sa grande surprise, car il ne s'attendait nullement à cette manière d'agir, supposant toujours avoir affaire au commandant de Boulouni. Trois jours plus tard, Kusmah remettait cette dépêche entre les mains de Melville, à Symowyelak.
Ici s'arrête le récit de Noros et de Ninderman.
De Kumah-Surka on les conduisit à Boulouni, où ils arrivèrent le 29 octobre. En apprenant leur arrivée, le commandant de la place les envoya chercher, et leur donna l'hospitalité pour la journée. Le lendemain, il les fit conduire chez le vicaire, qui, à son tour, se déchargea au plus vite, sur une de ses ouailles, des devoirs que lui imposait l'hospitalité. Deux jours plus tard, en effet, Noros et Ninderman logeaient chez un indigène, dont ils n'eurent nullement à se louer. D'ailleurs, règle générale, les habitants de Boulouni ne se montrèrent pas dignes de tous éloges en cette circonstance. Heureusement, M. Melville arriva. Dès que Kusmah lui eut remis la dépêche dont nous venons de parler, il se mit en route pour Boulouni, et, le 2 novembre, atteignit cette localité. Son premier soin fut de se rendre près de ses deux anciens compagnons et de pourvoir à leurs besoins, en forçant les gens de la localité à leur fournir toute la nourriture nécessaire.
Nous lui laisserons le soin de raconter lui-même ce qui se passa alors. «Le 2 novembre, en arrivant à Boulouni, j'y rencontrai, dit-il, Noros et Ninderman, les deux envoyés de de Long. Ils étaient l'un et l'autre, dans l'abattement le plus complet; et bien qu'ils souffrissent de la diarrhée et qu'ils fussent minés par la fièvre, c'est dans la Stanzia, espèce de caravansérail réservé aux voyageurs indigènes, que je les trouvai. Quand ils voulurent me parler de leurs compagnons et me raconter leur voyage, le courage leur manqua complétement, et ils éclatèrent en sanglots. Cependant, au milieu de leurs phrases entrecoupées, je parvins à recueillir quelques détails sur le chemin qu'ils avaient suivi et une description, aussi exacte qu'ils pouvaient me la faire, de l'endroit où ils avaient laissé le capitaine. Ils se plaignaient de la nourriture qu'on leur donnait. En effet, depuis qu'ils avaient quitté la maison du commandant, ils n'avaient eu à manger que du poisson gâté, dont un homme en bonne santé n'eût pas voulu faire sa nourriture, et, à plus forte raison, des malades privés d'appétit. En outre, ils avaient cruellement souffert du froid, car on ne leur faisait du feu que deux fois par jour, le matin et le soir.
»Ne trouvant dans le village aucun fonctionnaire à qui adresser mes réclamations, et comme Noros et Ninderman avaient fait la connaissance du pasteur «du pope Malinki», je me rendis chez celui-ci et lui fis comprendre qu'on devait prendre plus de soin de ces deux hommes. Il me répondit que, n'ayant aucune autorité, il ne pouvait rien faire de plus; je lui fis alors remarquer qu'il existait deux ou trois maisons vacantes dans le village, et que j'entendais que mes compatriotes y fussent installés le lendemain. Il me le promit bien qu'à contrecœur. J'allais alors passer la nuit avec Noros et Ninderman dans l'espèce de hall où on les avait relégués.
»Le pope revint le lendemain; mais, sentant qu'il avait outrepassé ses pouvoirs, il ne me parut plus disposé à remplir sa promesse. Voyant son mauvais vouloir, je lui dis que puisqu'il n'existait aucun représentant de l'autorité dans le village, je prendrais sur moi de m'installer où bon me semblerait, et, joignant l'action à la parole, j'allai visiter toutes les maisons vides, et, choisissant la meilleure, j'en pris possession, malgré les criailleries d'un certain nombre d'habitants, attroupés autour de moi et du pope Malinki en particulier, et j'allai chercher Noros et Ninderman.
»Mais je ne m'arrêtai pas là. Retournant trouver le pope Malinki, je lui déclarai que je comptais sur lui pour fournir aux deux malades toute la viande de renne et tout le pain dont ils auraient besoin, ajoutant: «Je suis officier de la marine des États-Unis, et jamais le général Tchernaieff, gouverneur de ce district, ne souffrira que des gens de ma nation, jetés par la tempête sur la côte de Sibérie, soient maltraités par ses administrés.» Cette déclaration fit réfléchir le pope, ainsi que les Russes et les indigènes présents à notre entretien, quelques instants plus tard, en effet, on m'apporta un sac de farine et un quartier de renne. Le pope lui-même m'envoya un renne vivant, des bougies, du sucre et du thé pour mes deux compagnons.»