Heureusement, les secours ne se feront plus guère attendre. Dans la soirée de ce même jour, 19 octobre, Noros, ayant pris un peu d'avance sur Ninderman, aperçut, à un détour du fleuve, une hutte carrée, bâtie au fond d'un ravin, entre deux montagnes de la rive occidentale. Puis, s'approchant, il remarqua deux autres huttes coniques, construites en clayonnage et recouvertes d'un enduit de boue. Appelant aussitôt Ninderman, il lui fit part de sa découverte, et tous deux se dirigèrent vers ces huttes, avec l'espoir d'y trouver au moins un abri pour la nuit.

C'était la station de Bulcour, qui devait leur fournir plus qu'un abri, car ils trouvèrent bientôt, près de ces huttes, un magasin contenant une quinzaine de livres de poisson, de l'espèce Blue moulded fish. Ils prirent cette station pour celle d'Agaket, et se décidèrent à y rester deux jours.

Mais, au bout de ce délai, quand ils se disposèrent à partir pour Boulouni, que leur carte indiquait comme la place désormais la plus rapprochée, leurs forces les trahirent. Tant qu'ils étaient restés assis ou couchés, ils s'étaient crus en état de continuer leur route; mais, dès qu'ils voulurent marcher, leurs jambes fléchirent sous eux. Ils se décidèrent alors à prolonger encore leur séjour de vingt-quatre heures. Ce retard les sauva, car, de Bulcour à Kumah-Surka, il leur restait encore cinquante verstes ou trente-trois milles à parcourir, et, dans l'état où ils se trouvaient, il leur était impossible de franchir cette distance. Or, pendant que Noros et Ninderman préparaient leur dîner, ils entendirent, à l'extérieur de la hutte, un bruit qui leur rappela celui d'un vol d'oies sauvages. Ninderman s'approcha aussitôt de la porte, et, regardant à travers les fentes: «Des rennes», dit-il à Noros, et, sans perdre de temps, se traîna pour prendre sa carabine, déposée à l'autre extrémité de la hutte. Mais, pendant qu'il revenait vers la porte, celle-ci s'ouvrit brusquement, et un Tongouse apparut sur le seuil. Celui-ci, aussi surpris que nos deux hommes, et voyant un fusil entre les mains de Ninderman, tomba à genoux, implorant miséricorde. Noros et Ninderman, revenus de leur surprise, essayèrent de le rassurer, et Ninderman jeta sa carabine dans un coin de la cabane, pour lui montrer qu'il n'avait aucune intention de lui faire le moindre mal. Mais le Tongouse fut longtemps avant de revenir de sa frayeur. A la fin, il sortit pour attacher les rennes de son traîneau, car c'étaient eux que Ninderman avait vus à travers la porte, et revint dans la hutte. «Alors, dit Ninderman, il nous adressa quelques paroles que nous ne pûmes comprendre. De notre côté, nous cherchâmes à lui expliquer que nous voulions aller à Boulouni. Sa vue seule nous avait rendus si heureux, que nous l'eussions presque embrassé, car nous nous sentions sauvés. En vain cherchâmes-nous, en lui montrant la direction du nord, à lui expliquer que nous avions laissé nos compagnons derrière nous. Il ne comprit rien à nos signes. Il examina mes vêtements, puis, retournant à son traîneau, il en revint avec une paire de bottes et une peau de renne qu'il nous remit. Levant ensuite trois doigts, il nous fit signe qu'il allait s'en aller et qu'il reviendrait bientôt. Nous comprîmes d'abord qu'il reviendrait dans trois jours.

»Ma première pensée fut de l'empêcher de partir, mais Noros m'en dissuada, me disant qu'il valait mieux le laisser agir à sa guise. Cet homme nous laissait, en effet, suffisamment d'objets pour nous montrer que son intention était de nous secourir. En outre, ne pouvions-nous pas le rejoindre, en suivant les traces de son traîneau, s'il venait à manquer à sa parole? Telles furent les raisons que Noros me donnait pour me détourner de mon projet. Nous le laissâmes donc partir, et le suivîmes même jusqu'à son traîneau, où nous trouvâmes quatre rennes au lieu de deux, car cet homme venait pour chercher un autre traîneau qu'il avait laissé, trois jours auparavant, près de la hutte où nous nous trouvions; mais nous l'avions brisé pour entretenir notre feu.

»Nous le suivîmes des yeux jusqu'au bas du ravin, qu'il descendait lentement, puis nous rentrâmes dans notre hutte, attendant le sort que la fortune nous réservait. Mais nous ne vîmes point revenir le Tongouse; nous commençâmes à craindre qu'il manquât à sa parole, et je regrettai amèrement de l'avoir laissé partir.

»La nuit était déjà close depuis longtemps, et nous nous préparions à nous mettre en route, malgré les ténèbres, quand, enfin, nous entendîmes un bruit de traîneaux. C'était notre Tongouse, avec deux autres indigènes. Ils amenaient avec eux cinq traîneaux attelés de rennes. Dès qu'ils furent à la porte, le premier sauta hors de son traîneau et se précipita à l'intérieur de la hutte, avec des poissons gelés, des vêtements de fourrure et des bottes. Nous mangeâmes les poissons, pendant que le Tongouse emportait dans un traîneau le peu de bagages que nous avions, et, dès que nous eûmes endossé les vêtements et chaussé les bottes qu'il nous apportait, il nous fit monter en traîneau, et nous nous mîmes en marche. Il était à peu près minuit. Après une quinzaine de milles, nous arrivâmes à la porte de deux vastes tentes, tout entourées de traîneaux, mais nous ne pûmes apercevoir un seul renne. Les indigènes nous présentèrent alors de l'eau pour nous laver la figure et les mains, et nous firent entrer dans l'une des tentes. Une vaste marmite, remplie de viande de renne, bouillait sur le feu; elle fut retirée, et l'on nous invita à nous restaurer. On nous donna ensuite un peu de thé, puis le maître de la maison, ayant étendu des peaux de renne par terre, nous fit signe d'aller nous y coucher. Ce fut notre première nuit confortable depuis notre départ.»

Le Tongouse qui avait rencontré les deux voyageurs à Bulcour, et qui appartenait à une peuplade nomade, les avait amenés à son campement. Ces gens, après avoir passé l'été dans une contrée située plus au nord, revenaient à Kumah-Surka pour y passer l'hiver. Leur caravane se composait de sept hommes, de trois femmes et de soixante-quinze rennes. Ces derniers formaient les attelages de trente traîneaux.

Le lendemain, cette caravane se remit en route, emmenant Noros et Ninderman. Ce ne fut que le surlendemain, 24 octobre, qu'on arriva à Kumah-Surka, vers quatre heures de l'après-midi. Dans cette localité, les voyageurs furent confiés aux soins de deux Tongouses, qui en emmenèrent chacun un dans leur demeure respective.

Pendant le trajet, à quelques verstes de Bulcour, l'un des Tongouses, nommé Alexis, fit signe à Ninderman de le suivre et le conduisit vers une colline qui s'élevait à quelque distance de la route. Quand ils furent arrivés au sommet, l'indigène parut questionner son compagnon, en lui indiquant l'île de Stobowy, pour savoir si ce n'était pas là qu'il avait laissé ses camarades. Ninderman lui répondit affirmativement et chercha à lui faire entendre qu'il désirait des traîneaux pour y retourner et porter des vivres à la troupe du capitaine. Mais le Tongouse ne parut pas le comprendre, car il descendit de la colline et continua sa route vers le sud. On arriva à Kumah-Surka dans la soirée. Les indigènes s'occupèrent aussitôt de préparer de la nourriture pour toute la caravane et de trouver un abri pour leurs hôtes. Ninderman ne put donc pas leur faire part de sa mission ce soir-là. Le lendemain, après le repas du matin, l'occasion se présenta d'elle-même, et il s'empressa de la saisir. Un Tongouse ayant apporté un modèle de bateau yakoute, que chez eux on appelle «parahut» (par corruption du nom de bateau à vapeur en russe), lui demanda si son «parahut» était comme celui-là. Alors, Ninderman, se servant de baguettes pour figurer les mâts, lui représenta un navire et s'efforça de lui expliquer que le sien était mû par la vapeur. Tous parurent le comprendre parfaitement, et lui demandèrent où et comment il l'avait perdu.

Indiquant alors le nord, Ninderman leur dit que c'était très loin dans cette direction, et, prenant deux morceaux de glace, leur montra comment le navire avait été écrasé et ensuite avait sombré. Taillant ensuite trois petits modèles de bateaux, il y planta des petits bouts de bois pour représenter des hommes, et leur expliqua, autant qu'il le pouvait, comment, avec des traîneaux, des chiens et des bateaux, ils avaient traversé l'océan, tantôt sur la glace, tantôt avec leurs canots, et qu'enfin ils avaient suivi la côte.