La journée fut encore pénible pour les deux voyageurs, car la tempête continuait de faire rage, chassant devant elle des tourbillons de neige qui venaient leur fouetter le visage et les aveuglaient. Cependant, vers le soir, ils eurent la joie d'apercevoir, dans la direction du sud-est, une hutte qui leur promettait un abri pour la nuit. Ils s'y rendirent en toute hâte et trouvèrent une petite hutte en bois, avec un foyer au milieu. Leur premier soin fut d'y allumer du feu, qu'ils entretinrent aux dépens des bancs qu'ils trouvèrent attachés sur tout le pourtour de la hutte.
«Ce ne fut qu'à regret, dit Noros, que nous nous décidâmes à quitter cette hutte, la première que nous eussions rencontrée depuis notre départ. Néanmoins, nous regagnâmes le lit de la rivière. Le vent du sud soufflait encore avec tant de force que nous avions peine à marcher à l'encontre. Chaque pas que nous faisions était suivi d'un moment d'arrêt, car nous avions besoin de nous affermir pour porter l'autre pied en avant. En face de tant de misères, le désespoir commença à s'emparer de nous et nous fûmes sur le point de retourner en arrière, à la hutte que nous venions de quitter, pour y attendre que la mort vînt nous délivrer de tant de souffrances.
»Nous nous remîmes en marche et fîmes ensuite une longue étape. Enfin, nous sentant épuisés, nous songeâmes à chercher un abri pour la nuit. L'endroit le plus favorable que nous pûmes trouver fut une anfractuosité dans le flanc d'un monticule élevé, où s'était produit un éboulement. Nous allumâmes du feu à l'entrée, et, après avoir bu notre ration d'alcool, nous nous y installâmes de notre mieux pour passer la nuit; mais l'intensité du froid nous empêcha de dormir; il nous fallait, en outre, nous relever à chaque instant pour entretenir notre feu.»
Néanmoins, l'idée du devoir et le souvenir de la promesse qu'ils avaient faite à leurs compagnons restés derrière eux, soutinrent ces deux hommes, qui, malgré le manque absolu de nourriture, continuèrent leur marche fatigante. Dans l'après-midi, ils aperçurent en face d'eux une chaîne de montagnes et crurent distinguer une hutte au pied de l'une d'elles. Toutefois, pour y arriver, il leur fallait traverser à gué une rivière peu profonde qui les en séparait. Noros, sans s'inquiéter de son compagnon, qu'il croyait derrière lui, partit seul et, en arrivant sur la rive opposée, put se convaincre que ses yeux ne l'avaient pas trompé. Il se trouvait, en effet, en face d'une petite palatka, c'est-à-dire d'une hutte conique comme une tente, construite en clayonnage et enduite extérieurement d'une couche de boue. Il y entra, mais elle était complétement délabrée. Ce fut alors seulement qu'il s'aperçut de l'absence de Ninderman. Il se mit aussitôt à sa recherche. Celui-ci au lieu de suivre Noros, était remonté un mille plus haut pour traverser la rivière et, de son côté, avait trouvé une seconde hutte, plus petite encore que la première, et près de laquelle les indigènes avaient planté deux croix, pour indiquer le lieu où deux des leurs étaient ensevelis. Noros l'y rejoignit.
Cette hutte leur servit d'abri pendant un jour et demi. Ils avaient la bonne fortune d'y trouver deux poissons et une anguille, fort avancés, il est vrai, mais qu'ils mangèrent jusqu'à la dernière bribe, et cette nourriture, quoique de mauvaise qualité, leur rendit un peu de vigueur. Trouvant que la distance qu'ils avaient parcourue correspondait assez bien à celle que leur avait indiquée de Long au moment de leur départ, ils s'imaginèrent être à Kumah-Surka. N'y trouvant personne, ils se décidèrent à se hâter d'atteindre Agaket ou Boulouni, dès qu'ils se sentiraient reposés.
Dès le 15 au matin, ils se remirent donc en marche; mais il semble que les événements étaient conjurés contre eux: le vent du sud-est leur soufflait, avec tant de rage, la neige et le sable dans les yeux, qu'ils étaient obligés de les tenir presque constamment fermés. Aussi firent-ils peu de chemin ce jour-là. Le soir, ils ne trouvèrent pour abri qu'une grotte, creusée par les eaux dans la berge du fleuve. C'était une espèce de conduit souterrain, long de quinze mètres, large de deux pieds et haut de sept, avec une ouverture à chaque extrémité. Ils y passèrent la nuit.
Le lendemain, ils durent se contenter, pour déjeuner, d'avaler une infusion d'écorce de saule arctique et de mâcher des morceaux du pantalon de peau de phoque de Noros. Le temps était devenu horriblement froid; ils se remirent néanmoins en marche, et, pendant toute la journée, eurent à traverser un terrain entrecoupé de bancs de sable et de petits cours d'eau couverts de glace. Vers le soir, ils arrivèrent sur le bord de la Léna proprement dite, à un endroit où les montagnes de la rive occidentale viennent plonger leur pied jusque dans les eaux du fleuve. Il était également glacé, et nos deux voyageurs, espérant trouver du gibier sur la rive opposée, se hasardèrent à le traverser. Mais cette rive était presque aussi montagneuse que l'autre, et, quand arriva le soir, ils durent se résigner à passer la nuit à la belle étoile, au fond d'un ravin creusé dans le flanc d'une montagne. Ce fut pour eux une des plus affreuses nuits qu'ils eussent jamais passées.
Le jour suivant, ils s'empressèrent de repasser sur la rive occidentale; heureusement pour eux, tous les cours d'eau étaient glacés, de sorte qu'ils n'avaient plus à les passer à gué; mais la nuit ne fut guère meilleure que la nuit précédente. Ils durent se blottir sous une saillie de la berge et rester là, sans feu, jusqu'au lendemain, car ils ne purent pas se procurer de bois, et, pour comble de misère, ils n'avaient rien à manger et rien pour se couvrir.
Néanmoins, le jour suivant, qui était le 19, ils réussirent à se procurer une infusion d'écorce de saule arctique, et, après avoir mâché quelques morceaux de peau de phoque, reprirent la direction du sud, en suivant le lit du fleuve; mais ils n'avançaient plus que lentement, tant leur faiblesse était extrême. «Nous ne pouvions presque plus marcher, dit Ninderman; quand nous avions fait quelques pas, nous nous laissions tomber sur la glace pour nous reposer.»
Cependant, malgré l'extrémité à laquelle ils étaient réduits, ces deux hommes ne s'arrêtèrent point; déterminés à aller jusqu'au bout, «ils étaient, comme ils l'ont dit plus tard, décidés à ramper sur la glace quand ils ne pourraient plus marcher», et nul doute qu'ils ne l'eussent fait. Qu'on nous permette, en effet, de supputer ici la longueur du chemin qu'ils ont parcouru à pied, sans nourriture, par un froid intense, et l'on reconnaîtra qu'ils ont accompli une tâche véritablement surhumaine. Du point où ils laissèrent leurs compagnons, jusqu'à celui où ils trouvèrent le canot abandonné, la distance est de quinze milles; de ce point à Matvaïh, elle est de quinze à dix-huit milles en ligne droite; mais on doit se rappeler qu'ils ont fait un détour de trente-cinq milles; de Matvaïh à Bulcour, où ils sont arrivés, elle est, d'après les chiffres officiels, de cent dix verstes, soit un peu plus de soixante-dix milles: c'est donc cent vingt milles en chiffres ronds (48 lieues) qu'ils ont parcourus dans les conditions où ils se trouvaient.