»Le lendemain, à notre réveil, le vent soufflait encore avec force, et la neige continuait à tomber par rafales. Nous fîmes néanmoins nos préparatifs de départ. En quittant la hutte, nous y laissâmes une carabine à répétition, quelques munitions et une note indiquant notre passage. Notre bagage se composait uniquement de quelques papiers, du journal particulier du capitaine et de deux carabines, en outre des vêtements que nous portions sur nous. Comme je suggérais au lieutenant de Long l'idée de laisser tous les papiers dans la hutte, lui promettant de revenir les chercher dès que nous serions arrivés à une station habitée: «Ninderman, me répondit-il, tant que je vivrai, ces papiers me suivront.»

»Nous nous dirigeâmes vers le sud-est à travers des terrains sablonneux. Nous remontâmes ensuite la rive occidentale d'un cours d'eau, venant du sud, que nous rencontrâmes sur notre gauche; nous inclinâmes ensuite au sud-est jusqu'au bord d'une autre rivière, dont le lit était complétement à sec; après l'avoir traversée, nous reprîmes la direction du sud, puis celle de l'est. Enfin nous arrivâmes au bord d'un large cours d'eau, que le capitaine supposa être celui de la Léna. «Croyez-vous, me dit-il, que la glace soit assez forte pour nous porter?» «Je vais essayer, lui répondis-je.» Je m'avançai aussitôt sur la glace, mais j'étais à peine à quelques pas du bord, qu'elle se rompit sous moi, et je passai à travers. Je me relevai aussi prestement que possible, de sorte que je fus à peine mouillé. Mais en me retournant, je vis, derrière moi, le capitaine plongé dans l'eau jusqu'aux épaules. Je m'empressai d'aller à son secours, et nous regagnâmes la berge en toute hâte pour y allumer du feu et sécher nos vêtements. Comme il était l'heure de midi, nous profitâmes de cette halte pour prendre un peu d'alcool et d'eau chaude.»

Ainsi que nous l'avons vu, la mort d'Erickson avait fait naître chez le capitaine de Long l'espérance de pouvoir marcher plus rapidement vers le sud. Mais, hélas! cette espérance ne devait être que de courte durée! Pendant les deux jours qui suivirent, tous les gens de la troupe n'ayant que quelques onces d'alcool pour se soutenir, se sentirent bientôt défaillir. Il fallut donc s'arrêter.

De Long revint alors à son premier projet, et le 9 octobre, qui était un dimanche, après avoir rassemblé tous ses hommes sur la berge du fleuve et leur avoir lu le service divin, il fit venir Ninderman et Noros, pour leur répéter les instructions qu'il avait données au premier avant la mort d'Erickson. Voici en quels termes Ninderman raconte cette entrevue: «Le capitaine, dit-il, en me remettant une copie de la petite carte du cours de la Léna, m'adressa ces paroles: «C'est tout ce que je peux vous donner pour vous guider dans le voyage que vous allez entreprendre; quant aux renseignements sur le pays ou sur la rivière, je ne peux vous en fournir aucun, que vous ne possédiez aussi bien que moi. Dirigez-vous donc vers le sud avec Noros, que je mets sous vos ordres; allez jusqu'à Kumah-Surka. Si vous ne rencontrez personne à cette station, poursuivez votre route jusqu'à Agaket, qui se trouve à quarante-cinq milles plus au sud; si Agaket était également désert, continuez jusqu'à Boulouni, qui est encore à vingt-cinq milles plus loin qu'Agaket; en un mot, allez jusqu'à ce que vous trouviez une station habitée; mais j'espère que vous trouverez quelqu'un à Kumah-Surka.» Puis il ajouta: «Si vous étiez assez heureux pour tuer un renne à moins de deux jours de marche, revenez nous en prévenir aussitôt.» Ensuite, il nous recommanda de ne pas quitter la rive occidentale du fleuve, car disait-il, l'autre rive est absolument déserte, et nous n'y trouverions point de bois flotté. «Je ne vous remets aucune instruction écrite, continua-t-il, car vous ne rencontrerez personne capable de la lire, j'aime donc mieux m'en rapporter à votre sagacité pour diriger votre propre conduite. Cependant, je vous recommande expressément de ne pas vous aventurer à essayer de passer les cours d'eau à gué. Adieu donc, ajouta-t-il en terminant, nous vous suivrons d'aussi près que nous le pourrons.»

Après cet entretien, Ninderman et Noros se disposèrent immédiatement à partir. On leur remit une carabine, cinquante cartouches, et trois onces d'alcool pour toutes provisions.

«Au moment du départ, dit Noros, tous nos compagnons vinrent les uns après les autres nous faire leurs adieux; la plupart avaient les larmes aux yeux. M. Collins vint le dernier; en me serrant la main, il se borna à me dire: «Noros, souvenez-vous de moi quand vous serez à New-York.»

«Nous leur promîmes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir pour leur ramener des secours, et nous nous mîmes en route. Bien que tous parussent avoir à peu près perdu l'espérance, ils poussèrent néanmoins trois hurrahs au moment où nous nous éloignions.

»Au lieu de suivre les sinuosités du fleuve, continue Noros, nous coupâmes directement à travers les terres, vers une chaîne de montagnes qui s'élevait en face de nous, et au pied de laquelle nous étions sûrs que celui-ci passait, car nous étions dans une île formée par divers bras. Revenus sur la rive, nous côtoyâmes la rivière pendant cinq ou six milles, puis nous nous arrêtâmes pour prendre un peu d'alcool et d'eau chaude, car il était midi. Nous reprîmes ensuite notre route, qui nous conduisit au sommet d'une pointe de terre escarpée, où nous aperçûmes, perché sur une petite barque abandonnée, un ptarmigan, que Ninderman tira sans le tuer. Cependant le coup avait porté, car, en s'envolant, l'oiseau perdit quelques plumes de la queue.

»La marche étant moins pénible sur le bord du fleuve que sur la colline, nous y redescendîmes; mais, au bout d'un mille environ, l'idée nous vint de remonter sur la hauteur, afin d'inspecter la contrée environnante, et de chercher à y découvrir du gibier. A peine étions-nous arrivés au sommet, que Ninderman, se retournant brusquement vers moi: «Des rennes, me dit-il, donne-moi la carabine.» En effet, du point où nous étions, il était facile de distinguer, à un demi-mille au milieu de la plaine couverte de neige, un troupeau d'une douzaine de ces animaux. Tous étaient couchés, à l'exception de deux ou trois, qui paissaient en faisant le guet. Malheureusement ils étaient presque sous le vent. Ninderman se dépouilla aussitôt de ses vêtements, et prit la carabine. En lui remettant les cartouches, je lui dis: «Ninderman, prends ton temps; ne tire qu'à coup sûr, et songe qu'en tuant un de ces animaux tu peux nous sauver tous.»—«Je ferai de mon mieux, me répondit-il» et il se mit à ramper en traçant un sillon dans la neige. La réverbération de la lumière m'aveuglait presque, et j'avais peine à distinguer les objets; néanmoins, je suivais avec la plus profonde anxiété chacun de ses mouvements, notant ses progrès, partagé entre la crainte et l'espérance. Ninderman n'était déjà plus qu'à deux ou trois cents mètres du troupeau, lorsqu'il fut aperçu ou éventé par une des sentinelles, qui donna l'alarme. Aussitôt toute la bande fut sur pied et prit la fuite précipitamment. Ninderman, se relevant alors, envoya deux ou trois balles au hasard dans la direction du troupeau, comptant sur la fortune pour abattre un de ces animaux; mais aucun de ses coups ne porta. Les rennes disparurent et Ninderman revint complétement découragé. «Je n'ai pu les empêcher, me dit-il; j'ai fait de mon mieux.» Il fallut donc se résigner.

Après cette nuit sans repos, nos deux hommes se remirent en marche le lendemain matin. Ils se croyaient alors à l'extrémité méridionale de l'île Titary, ne pouvant reconnaître, sur la carte que leur avait remise de Long, les différents points par lesquels ils passaient. Un simple coup d'œil sur cette carte suffit pour comprendre combien cette erreur était facile. Si, en réalité, ils s'étaient trouvés sur l'île Titary, ils n'avaient pas d'autre direction à prendre que celle qu'ils suivaient; mais ils n'étaient encore qu'à l'extrémité de la pointe de terre qui se trouve juste au nord de Stolboï, et dont ils ne connaissaient point la véritable position. A leurs pieds coulait la branche de la Léna connue sous le nom de «Bras de Bykoff», laquelle se dirige vers l'est. A cet endroit, le fleuve était couvert de glaces flottantes; de larges glaçons emportés par le courant passaient rapidement devant eux. Ce jour-là, leur marche fut contrariée par une violente tempête du sud-ouest, qui leur soufflait avec tant de force la neige et le sable au visage que souvent ils ne pouvaient avancer. Afin de se soustraire à ces terribles effets, ils se décidèrent à se diriger vers le nord-ouest. «Nous étions obligés, dit Noros, de marcher dans la direction du vent, c'est-à-dire vers le nord-ouest; mais ce jour de marche nous écarta tellement de notre route que nous mîmes deux jours à revenir au côté opposé de la terre où la tempête nous avait surpris, et alors, bien que celle-ci ne fût pas complétement apaisée, nous poursuivîmes notre route vers le sud, en dépit du vent et des tourbillons de neige et de sable. Quand arriva la nuit, il nous fut impossible de trouver un abri sur la rive du fleuve, et nous dûmes nous résigner à creuser un trou dans la neige pour nous protéger contre la violence du vent. Ce travail nous prit trois ou quatre heures, car nous n'avions pour l'exécuter que nos mains et nos couteaux. A la fin, néanmoins, nous parvînmes à creuser une cavité assez large et assez profonde pour nous contenir tous les deux, et nous nous y blottîmes. Mais nous n'étions pas à bout de nos peines, car, pendant la nuit, le vent amoncela une telle quantité de neige devant l'ouverture de notre retraite, que ce ne fut qu'au prix de longs efforts que nous pûmes nous en arracher le lendemain matin. Nous en sortîmes cependant et reprîmes notre marche, sans avoir touché à notre petite provision d'alcool, que nous économisions autant que nous pouvions.»