La petite troupe, qui se composait du commandant, le lieutenant de Long, du docteur Ambler, de M. Collins et de onze hommes de l'équipage, Ninderman, Noros, Erickson, Knack, Boyd, Gortz, Dressler, Lee, Iverson, Alexis et Ah Sam, resta encore pendant deux jours sur le rivage, pour se reposer et se remettre des terribles atteintes du froid qu'elle avait eues à endurer. Le docteur Ambler, seul, était relativement en bon état. Parmi les hommes, Noros et Ninderman se trouvaient les deux plus solides.
Après ce délai, les livres de loch du navire, et différents autres objets, que les gens de la troupe étaient hors d'état de porter, furent renfermés dans une cache, et de Long donna l'ordre du départ dans la direction du sud. Les fardeaux avaient été répartis aussi également qu'on l'avait pu entre tous les hommes valides; le capitaine portait lui-même sa couchette et quelques papiers. Cependant, quelques hommes se plaignaient de leur charge et demandèrent à l'abandonner; mais le capitaine insista pour que le tout fût emporté. Les naufragés avaient des provisions pour cinq jours, non compris un chien, le dernier des quarante pris à Saint-Michel, lequel pouvait, au besoin, leur servir de nourriture.
Erickson, dont les deux pieds étaient complétement gelés, marcha d'abord avec des béquilles, mais ses compagnons construisirent un traîneau, sur lequel ils l'emmenèrent. La petite troupe marcha ainsi pendant cinq jours. L'Indien Alexis ayant réussi à tuer deux rennes, on s'arrêta pour se restaurer, et faire un bon repas, «car, dit Noros, la maxime du capitaine était de bien se nourrir tant qu'on avait des provisions.» On se remit ensuite en marche.
Pendant les dix premiers jours, les naufragés franchirent une distance de vingt milles environ, et atteignirent un point voisin de celui désigné sur les cartes, sous le nom de Tcholbogoje, mais où n'existe qu'une seule hutte. Les quatre jours suivants les amenèrent à l'extrémité d'une langue de terre, où ils furent obligés de s'arrêter pour attendre qu'une rivière, large d'environ cinq cents mètres, qui leur barrait le passage, fût prise par les glaces. Pendant ce temps-là, ils tuèrent un autre renne. Ce fut vers cette époque qu'Erickson subit l'amputation de tous les doigts de pied.
Dès qu'il devint possible de traverser la rivière, le capitaine donna donc l'ordre du départ; son intention était de se rendre à Sagasta. Pendant la nuit, Erickson ayant quitté ses gants, une de ses mains gela, et, dès lors, son état empira, car la circulation ne put être rétablie.
«Le 6 octobre, dit Ninderman, l'état d'Erickson ne permettait plus d'espérer sa guérison, et nous craignions même de ne pouvoir l'emmener plus loin. Sa mort étant inévitable, M. Collins proposa de demeurer seul auprès de lui, pendant que le reste de la troupe continuerait sa marche en avant; mais le capitaine n'y voulut point consentir et dit que tout le monde resterait auprès du moribond.
»A un moment où je me trouvais seul dans la hutte avec le capitaine, continue Ninderman, il me demanda si je me sentais la force d'aller à Kumah-Surka, qu'il ne croyait éloigné que de vingt-cinq milles. Il pensait qu'en partant en compagnie de quelqu'un, je pourrais faire ce voyage en quatre jours. Il ajouta que si nous ne trouvions personne à cette station, nous n'aurions qu'à pousser plus au sud, jusqu'à Agaket, qui, d'après lui, devait se trouver à quarante-cinq milles plus loin. «Si vous trouvez quelqu'un, me dit-il, revenez aussi vite que possible, en apportant assez de vivres pour que nous puissions arriver à cette station.» Il me demanda ensuite qui je voudrais prendre pour compagnon. Je lui désignai Noros. «Ne feriez-vous pas mieux de prendre Iverson? répliqua-t-il.» «Non, lui répondis-je; pendant quelques jours, Iverson s'est plaint de douleurs aux pieds.» Alors il accepta mon choix. Puis, m'adressant de nouveau la parole: «Ninderman, me dit-il, vous savez que nous n'avons plus rien à manger; que je ne puis vous donner, pour faire votre voyage, d'autres vivres que votre portion de chien.» Pendant que nous nous entretenions de ce sujet, le docteur, s'étant approché d'Erickson, se releva en disant: «Il est mort!» Cette nouvelle nous remplit tous de tristesse. Les premiers moments d'émotion passés, le capitaine, se retournant vers moi, me dit: «Ninderman, nous continuerons tous ensemble notre route vers le sud.»
»Il était environ neuf heures quand Erickson expira. Le capitaine m'ayant demandé où nous pourrions trouver une place pour l'enterrer: «La gelée, lui répondis-je, a rendu la terre trop dure pour que nous puissions lui creuser une fosse; d'ailleurs, nous n'avons aucun instrument convenable pour la faire; il ne nous reste donc qu'à faire un trou dans la glace de la rivière, pour y déposer son corps.» «Oui, me dit-il; vous avez raison», et il chargea Noros et Boyd d'envelopper le corps dans un morceau de toile à voile de la tente. A midi, tout était prêt pour les funérailles, et le pavillon fut planté près du cadavre; quand nous eûmes bu le peu d'alcool mélangé d'eau chaude que nous avions pour notre dîner, le capitaine nous dit: «Mes amis, nous allons rendre les derniers devoirs à notre ancien compagnon.» Le plus profond silence régnait alors parmi nous; le capitaine nous adressa quelques paroles; puis, quand il eut fini, nous prîmes le corps d'Erickson et le portâmes sur le bord de la rivière. Là, nous creusâmes un trou dans la glace avec une hachette; le capitaine lut ensuite le service des morts, et le corps fut descendu dans le trou, d'où le courant l'entraîna sous nos yeux. Trois coups de fusils furent alors tirés sur sa tombe, et nous reprîmes le chemin de la hutte.
«Le temps était extrêmement mauvais; le vent soufflait avec violence, et la neige tombait par rafales effrayantes. Nous rentrâmes sous la hutte, plongés dans nos tristes pensées; nous avions peu de choses à nous dire, et nous gardions le silence. Le capitaine me pria d'aller voir si le temps ne s'était pas assez amélioré pour nous permettre de partir. Je sortis, mais le temps était encore si mauvais et la neige tombait en flocons si serrés que j'en fus aveuglé. Il nous eût été impossible de nous conduire. Cette journée me rappelait celle où nous avions enterré le capitaine Hall. En rentrant, j'invitai donc le capitaine à différer le départ: «Eh bien! dit-il, nous attendrons jusqu'à demain».
«Le soir, à l'heure du souper, le capitaine nous dit en nous faisant distribuer notre dernière portion de chien: «Voici le reste de nos provisions, mais j'espère que nous en aurons d'autres.» Le repas achevé, chacun de nous alla se coucher dans l'espoir de prendre un peu de repos.