Avant d'entreprendre ce récit, laissons M. Jackson lui-même exprimer son opinion sur le compte de Ninderman, l'un des héros de cette histoire:

«Personne peut-être, dit M. Jackson, n'a autant contribué que William Ninderman à amener la troupe du capitaine de Long aussi loin qu'elle est arrivée. Dans le journal de de Long, on peut, jour après jour, voir le supplément de travail imposé à cet homme ou que lui-même entreprenait de son propre gré, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Avec l'Indien Alexis il était toujours en tête à la recherche des meilleurs chemins et des endroits les plus propices pour établir le campement en sondant la glace afin de trouver un passage sûr pour ceux qui le suivaient. Sur la nappe de glace de la mer polaire, lui et Bartlett marchaient toujours en tête de l'escouade du plus lourd traîneau, ou aidaient à faire passer aux autres, au moyen de radeaux de glace, les crevasses qui leur barraient le passage.

Dans le canot, quand le temps était mauvais, c'était encore lui qui, avec Erickson, servaient de pilotes. Et durant la nuit de la dernière tempête, pendant laquelle Erickson eut les pieds gelés si affreusement, Ninderman resta au gouvernail. Peut-être si Erickson eût écouté les conseils que celui-ci ne cessait de lui donner, de remuer les jambes et de frapper des pieds, n'eût-il point éprouvé ce malheur. Cette terrible retraite n'était point, au reste, la première épreuve de Ninderman dans les mers arctiques, car il avait, comme nous l'avons déjà dit, fait partie de l'équipage du Polaris, et fait cette terrible traversée de 196 jours sur un glaçon, depuis les quartiers d'hiver de ce navire dans le détroit de Smith jusqu'aux environs de Terre-Neuve. Accoutumé au danger et au froid dans les plus terribles circonstances, son expérience était grande, et on verra, dans la dernière note de de Long, quelle confiance celui-ci avait dans son adresse et dans son jugement. Ce fut lui qui fit les béquilles pour le malheureux Erickson et qui construisit les radeaux sur lesquels ses compagnons traversèrent les rivières libres de glace du delta. Ce fut Ninderman, enfin, que de Long choisit pour l'envoyer en avant, quand il n'avait plus d'espoir que dans le secours des indigènes de Kumah-Surka.

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CHAPITRE X.

Histoire du parti du lieutenant de Long jusqu'à l'envoi de Ninderman et de Noros à la recherche de secours. —Voyage de ces derniers. —Arrivée de M. Melville à Boulouni. —Ce qui arriva au canot no 1 après la séparation des trois embarcations. —Arrivée sur la côte de Sibérie. —Efforts de de Long pour y aborder. —Il y parvient enfin, mais dans quelles conditions. —Marche vers le sud. —Détresse des naufragés. —Mort d'Erickson. —De Long se décide à envoyer chercher des secours. —Ses instructions à Ninderman. —Il lui donne l'ordre de partir avec Noros. —Scène des adieux. —Départ. —Noros et Ninderman aperçoivent un troupeau de rennes. —Tentative inutile pour tuer un de ces animaux. —Une cavité dans le flanc d'un monticule leur sert d'abri pour la première nuit. —Ils se croient dans l'île Titary. —Leur erreur. —Une effroyable bourrasque. —Une nuit dans la neige. —La hutte de Matoch. —- Accès de désespoir. —Hutte des Deux-Croix. —Deux jours dans cette hutte. —Noros et Ninderman continuent leur marche vers le Sud. —Ni feu ni abri. —Une infusion d'écorce de saule arctique et des morceaux de peau de phoque pour nourriture pendant plusieurs jours. —Faiblesse des voyageurs. —Leur courage. —Distance parcourue. —Arrivée à Bulcour. —Cette station est déserte, mais ils y trouvent du poisson. —Arrivée d'un Tongouse. —Ils se sentent sauvés. —Le Tongouse part chercher du renfort. —Regret de Ninderman de l'avoir laissé partir. —Les deux voyageurs sont emmenés à un campement de Tongouses nomades. —Ninderman essaie de faire comprendre à ses hôtes que le capitaine et leurs camarades sont restés plus au nord, et meurent de faim. —Il ne peut décider les Tongouses à le suivre. —Son désespoir. —Kumah-Surka. —Arrivée de l'exilé Kusmah. —Ninderman le prend pour le commandant de[166] Boulouni et cherche à lui faire comprendre la situation de de Long. —Kusmah confond de Long avec Melville. —Ninderman lui donne une dépêche pour le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg. —Kusmah l'emporte à Melville. —Les Tongouses conduisent les deux voyageurs à Boulouni. —Arrivée de Melville. —Son entrevue avec Noros et Ninderman. —Ce qu'il fait pour eux avant de partir à la recherche de de Long.

La tempête du 12 septembre qui sépara les trois canots, désempara pour ainsi dire celui du capitaine, en lui enlevant, pendant la nuit, son mât et ses voiles. Quand le jour vint, de Long, n'apercevant plus les deux autres embarcations, ne songea qu'à mettre lui-même en pratique les instructions qu'il avait données au lieutenant Chipp et à l'ingénieur Melville; et, sans perdre de temps, il se dirigea vers la côte de Sibérie.

Le vent continuant à souffler avec violence pendant toute la journée du 13, son canot, qui était très chargé, embarquait des lames à chaque instant; il se trouvait continuellement à demi submergé. Pendant toute la journée une partie des hommes fut donc occupée à épuiser l'eau. A l'approche de la nuit, estimant que la côte ne pouvait être éloignée, le lieutenant de Long fit installer une semelle, pour éviter d'être poussé contre les glaces qui pouvaient border le rivage. La nuit se passa dans ces conditions. Le jour suivant, la tempête s'apaisa enfin, et la mer se calma peu à peu; mais tous les gens du canot avaient les pieds et les mains cruellement maltraités par le froid, et lorsqu'on arriva en vue de terre, de Long lui-même ne pouvait presque plus faire usage de ses membres.

On ne tarda pas à découvrir l'embouchure d'une petite rivière où l'on essaya en vain d'entrer, à cause du peu de profondeur de l'eau et de la glace qui commençait à s'y former. Il fallut donc retourner en arrière. Pendant deux jours, on rangea la côte à distance sans trouver un point où aborder. A la fin, le capitaine voulant à tout prix arriver à terre, fit gouverner droit au rivage; mais on en était encore à deux milles quand le canot toucha. Alors tous les hommes en état de marcher reçurent l'ordre de sortir du canot afin de l'alléger, et de le haler vers la terre. On réussit ainsi à le faire avancer d'un mille, mais il fut impossible de le traîner plus loin. Il ne restait donc qu'à le décharger et à transporter à dos, jusqu'au rivage, les objets qu'il contenait.

On était alors au 16 septembre. Aussitôt arrivés sur la côte, les naufragés se réunirent autour d'un grand feu, que M. Collins, sorti un des premiers du canot, était venu allumer pour réchauffer leurs membres engourdis, remettant au lendemain le déchargement du canot. Cette opération prit la plus grande partie de la journée du 17.