»Examinant ensuite les environs de cette cache, je remarquai que des glaçons étaient venus s'échouer à quelques mètres seulement. Je continuai à explorer la plage sur une longueur de cinq à six milles et jusqu'à un mille ou un mille et demi du bord pour retrouver le canot. Mais ce fut en vain, et la nuit arriva. Le vent commençait à souffler avec force; je pris le parti de retourner à Bellock avec tous les objets que j'avais trouvés. En y arrivant je fus fort étonné d'apprendre, de la bouche de mes conducteurs, qu'encore une fois ils n'avaient plus qu'un jour de vivres pour eux et pour leurs chiens. Force me fut donc de reprendre la route d'Upper-Boulouni pour prendre de nouvelles provisions et emmener les objets que j'avais trouvés. Arrivé là, je fis un choix de tous les objets de quelque valeur et je jetai les vieux sacs-lits, les vêtements, les bottes, en un mot tout ce qui ne valait pas la peine d'être emporté. Le lendemain le vent soufflait avec rage. Néanmoins je fis mes préparatifs pour partir, mais quand ils furent terminés, tous les conducteurs sauf un me déclarèrent qu'il était impossible de se mettre en route par un vent pareil. Leur ayant déclaré de mon côté que je partirais avec ou sans eux, ils consentirent tous à me suivre, et nous partîmes pour Osoktock, la pavarna ou hutte-abri la plus rapprochée de Bellock. De là je me rendis à Usterda, où avait été déposé le dernier des records de de Long que je possédais, et dans lequel celui-ci annonçait son intention de traverser le fleuve pour suivre ensuite la rive occidentale jusqu'à ce qu'il eût trouvé une station.

»Après avoir visité Usterda je me rendis à Okasché qui se trouve à un mille plus au sud, et j'y passai la nuit dans une hutte près de laquelle s'en trouvaient d'autres remplies de neige. Le lendemain je traversai le fleuve comme de Long l'avait fait et suivis la rive occidentale dans la direction du sud, d'après les indications fournies par le record. Noros et Ninderman m'ayant parlé de différentes huttes dans lesquelles le capitaine s'était arrêté avec sa troupe, et en particulier de celle où Erickson était mort je prévins les indigènes que je devais visiter toutes celles que nous rencontrerions depuis Usterda jusqu'à Matvaïh. Poussant ensuite au sud aussi loin que je supposai que la troupe du capitaine avait pu aller, je traversai de nouveau le fleuve pour visiter une vieille hutte délabrée et correspondant à la description que m'avaient faite Noros et Ninderman de celle où Erickson avait expiré. Je la visitai minutieusement sans y trouver le moindre indice qui révélât le passage de de Long et de ses gens. Je continuai donc ma route vers le sud en suivant la berge orientale du fleuve, sur laquelle je trouvai une seconde hutte en bon état. Je l'examinai encore avec soin à l'intérieur et à l'extérieur mais sans y trouver aucun vestige du passage de ceux que je cherchais.

»Le vent se mit ensuite à souffler avec fureur; mes compagnons me dirent alors qu'il était absolument nécessaire que nous nous mettions en quête d'un abri ou pavarna. Le plus rapproché était Sistergenek où nous passâmes la nuit. Le lendemain le vent soufflait avec la même rage, aussi mes compagnons étaient peu disposés à se mettre en route. Mais comme nous étions presque à court de provisions et qu'ils me disaient que ces tempêtes de vent duraient quelquefois dix jours de suite, je les pressai de partir. Ils me répondirent qu'ils iraient jusqu'à Kovino, hutte qui se trouvait à quarante milles plus loin. Arrivé en cet endroit je visitai soigneusement la hutte et ses abords, mais encore sans y trouver la moindre trace de mes compagnons disparus. Je commençai alors à comprendre que j'avais perdu leur piste.

»A cette époque je n'avais plus que trois ou quatre heures de lumière par jour pour faire mes recherches. En outre, je n'avais point à compter sur les gens du pays pour me fournir des vivres. Malgré l'incapacité où je me trouvais de me tenir sur les jambes, je pouvais néanmoins, quoiqu'à moitié désemparé, résister au froid et désirais poursuivre les recherches; mais les Tongouses qui m'accompagnaient refusèrent d'affronter plus longtemps la tempête. Ils m'assurèrent que si nous continuions de marcher en avant nous finirions infailliblement par périr de froid, eux et moi.

»Il me fallut alors céder et prendre le parti de retourner à Boulouni. Le temps était si mauvais que mes conducteurs refusèrent de quitter Kovino ce jour-là; je fus donc obligé d'y rester la nuit. Pendant la nuit, la tempête s'étant apaisée, nous eûmes une belle journée le lendemain. J'en profitai pour reprendre immédiatement la direction du sud avec l'intention de m'arrêter à Matvaïh. Le temps continuant à être beau, nous passâmes cette station sans nous y arrêter et poursuivîmes notre chemin pour aller camper plus loin. Nous nous arrêtâmes vers onze heures du soir. N'ayant point de tente nous creusâmes un trou dans la neige, où nous nous couchâmes pour dormir. Mais pendant la nuit s'éleva une terrible tempête accompagnée d'une neige épaisse, qui dura quarante-huit heures. Pendant tout ce temps nous n'eûmes pour nourriture que du poisson gelé et cru. Aussitôt que la tempête fut un peu calmée, nous nous remîmes en route pour Bulcour, distant de quatre-vingts verstes, et nous n'y arrivâmes qu'après dix-huit heures de marche.

»Pendant ce temps la tempête avait repris avec tant de violence que les chiens, ne pouvant avancer, se couchaient et poussaient des gémissements.

»En outre les traîneaux étaient si chargés avec les objets que j'avais trouvés dans la cache de Bellock, que les conducteurs furent obligés de faire le chemin à pied, tandis que moi-même, étant hors d'état de marcher, je restai sur l'un des traîneaux. Pour comble de malheur, à une vingtaine de verstes de Bulcour, nos deux traîneaux se brisèrent successivement. Nous étions alors au milieu des ténèbres de la nuit, ce qui fit perdre beaucoup de temps pour les réparer, et le jour allait poindre lorsque nous arrivâmes à Bulcour.

»Pour ne pas entraver notre marche plus longtemps, je pris le parti de laisser à cette station la majeure partie des objets que j'emmenais avec moi et de continuer notre route jusqu'à Kumah-Surka, d'où je renverrais mes compagnons chercher ce qui était resté en arrière. La distance entre ces deux localités est de cinquante verstes, que nous franchîmes en quatorze heures. Le lendemain je me rendis à Burulak par une route exécrable, et le surlendemain j'arrivai à minuit à Boulouni, après une absence de vingt-trois jours.

»En y arrivant j'y rencontrai encore Bartlett, Ninderman, Noros, Manson, Landertack et Anequin; l'impossibilité de se procurer des moyens de transport ayant empêché Danenhower de prendre plus de cinq hommes avec lui pour se rendre à Yakoutsk, il avait naturellement choisi les plus faibles et s'était mis en route avec eux immédiatement. Je pris donc des mesures pour le rejoindre avec ceux qui restaient et je quittai Boulouni le 1er décembre. Le 6 j'arrivai à Verchoyansk en même temps que l'ispravnik Ipatieff. Je comptais pouvoir y monter une seconde expédition pour reprendre mes recherches, mais n'ayant pu m'y procurer de provisions, et l'époque de l'année à laquelle nous étions ne permettant pas de faire de nouvelles tentatives; en outre, n'ayant que les 500 roubles que le général Tchernaieff m'avait envoyés, je me décidai à me rendre moi-même à Yakoutsk d'où, à tous les points de vue, je pourrais entrer plus facilement en communications télégraphiques avec le département de la marine. Toutefois je dois ajouter qu'avant de quitter Boulouni, j'avais promis au Cosaque commandant cette localité que s'il consentait à continuer les recherches et parvenait à trouver de Long et à rapporter les livres et les papiers de ce dernier, avant mon retour, non-seulement je lui rembourserais tous ses frais, mais je lui assurais encore une récompense de mille roubles. Je lui réitérai cette promesse par écrit à Verchoyansk, où je la fis traduire par l'exilé Léon; et la lui envoyai à Boulouni par l'ispravnik, en même temps qu'une carte et toutes les instructions que je pouvais lui donner.»

Ici s'arrête le récit fait par M. Melville à M. Jackson en ce qui concerne ses premières recherches. Pour le compléter, nous allons emprunter ce qui suit au rapport qu'il adressa au secrétaire de la marine dès son arrivée à Yakoutsk.