»Saint-Pétersbourg, 4 janvier 1882.
»Le gouverneur général de la Sibérie orientale, membre du conseil de l'état-major impérial,
»Général-lieutenant Anoutchine.
»Contre-signé: A. Ursaff, membre du conseil impérial et chef de la chancellerie des voyages.»
L'espace me manque pour vous donner la traduction d'une autre pièce que je crus aussi m'être absolument nécessaire pour acheter des armes à Saint-Pétersbourg. Depuis l'apparition du nihilisme, il est obligatoire d'avoir une permission spéciale du chef de la police pour acheter, se servir ou porter des armes. En sortant de chez le général Anoutchine, je me rendis donc, avec sa lettre, chez le général Kotsoff, qui occupe actuellement le poste de chef de la police. Celui-ci fut un peu surpris de se voir déranger ce jour-là, qui était un jour de fête, celui de la bénédiction des eaux de la Néva. Mais, au premier coup d'œil jeté sur ma lettre, il s'empressa de désigner un employé pour libeller le permis de port d'armes que je sollicitais. C'est en vertu de ce permis que je pus devenir l'heureux possesseur de deux revolvers, l'un pour moi et l'autre pour mon interprète; d'un fusil de chasse, pour le cas où je me trouverais en péril de mourir de faim, et d'une carabine à répétition Winchester, spécialement destinée à recevoir les loups affamés en quête de leur pâture ou les maraudeurs Kirghiz, si ces derniers s'avisaient de jouer le rôle de détrousseurs de grand chemin sur notre passage.
Je n'ai point encore parlé des mille attentions dont je fus l'objet de la part de M. Hoffman, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg. Il avait déjà expédié des lettres adressées aux gens de la Jeannette, en les recommandant au gouverneur intérimaire d'Irkoutsk; il m'en remit encore un paquet qui m'était expédié de Paris, ainsi que d'autres, et des télégrammes adressés à de Long, à Collins, etc. M. Hoffman a toujours montré le plus vif intérêt pour tout ce qui concerne la Jeannette. C'est par son intermédiaire qu'est entretenue l'active correspondance télégraphique, relative aux naufragés de ce navire, qui existe entre Saint-Pétersbourg et Washington. D'un autre côté, les autorités russes, m'a dit M. Hoffman, ont, en toutes circonstances et par tous les moyens possibles, montré les sentiments les plus cordiaux et la plus grande courtoisie dans tout ce qu'elles ont fait pour l'équipage de la Jeannette.
Lord Loftus était venu personnellement m'inviter à l'aller voir avant mon départ pour la Sibérie; mais, au milieu de la confusion causée par mes préparatifs, je n'ai pu, malheureusement, me rendre à cette aimable invitation.
J'ai reçu également la visite du chevalier Obreskoff, chef du cabinet particulier du général Ignatieff, qui venait, au nom du général et au sien, me souhaiter un heureux voyage.
M. Alexandre Weikoff, un des membres les plus connus de la Société impériale de géographie russe, est aussi venu à l'hôtel pour me donner de précieux renseignements sur la route que j'allais suivre et me remettre une lettre de recommandation pour ses confrères envoyés par le gouvernement pour étudier, au point de vue topographique, le cours de la Léna.
Je devais, pensait-il, rejoindre ces messieurs à Irkoutsk, et, à son avis, j'aurais pu continuer mon voyage en leur compagnie et descendre avec eux, en suivant le cours de la Léna, jusqu'à l'embouchure de ce fleuve. Mais je crains que ces savants ne marchent trop lentement. D'ailleurs, avant d'arriver à Irkoutsk, je ne peux dire ce que je ferai. Pour établir un plan, il me faut d'abord connaître le sort de la troupe du lieutenant de Long, que Noros et Ninderman ont laissé derrière eux; et ensuite il me faut également avoir un entretien avec Danenhower. D'après une dépêche que j'ai reçue aujourd'hui de Saint-Pétersbourg, celui-ci est attendu à Irkoutsk pour mercredi prochain. Il ramène avec lui neuf des survivants de la Jeannette. Comme je partirai mercredi également d'Orenbourg, il est probable que je rencontrerai le lieutenant Danenhower à Tomsk. Je lui ai d'ailleurs déjà télégraphié dans cette ville.
Enfin, je dois vous signaler la bienveillance des directeurs de la Banque privée de commerce de Saint-Pétersbourg. Ces messieurs ont bien voulu m'ouvrir des crédits dans leurs succursales d'Irkoutsk et d'Yakoutsk.