Le jour de la bénédiction des eaux de la Néva étant un jour de fête pendant lequel toutes les affaires sont suspendues, je fus obligé de surseoir à mes préparatifs pendant cette journée, qui fut presque entièrement perdue pour moi; je ne partis donc que le 19 au soir de Saint-Pétersbourg pour me rendre à Moscou. La distance entre ces deux villes est de 403 milles; comme nous étions partis à sept heures un quart du soir et que nous ne sommes arrivés qu'à dix heures du matin; nous avons donc mis quinze heures pour faire ce trajet. Le train pour Orenbourg part de Moscou à trois heures de l'après-midi; mais, bien que la distance entre ces deux dernières villes n'est que le double de la première, nous ne sommes arrivés que le lundi matin à une heure. Il est vrai, nous fûmes un peu retardés par la neige, mais le trajet aurait dû néanmoins être beaucoup moins long, et quarante-huit heures eussent suffi; mais les directeurs des chemins de fer russes, bien qu'ils aient adopté dans une certaine mesure le système des wagons américains, ne se rendent pas compte des avantages d'une marche rapide. Cependant, quelques-unes des modifications apportées par eux à l'agencement des wagons-lits sont excellentes et mériteraient d'être imitées, même en Amérique. Le fait que les Compagnies ne fournissent de garniture de lit autre que les matelas, ne mérite certes pas qu'on s'en plaigne, dans ces régions limitrophes de l'Asie, domicile et paradis des mouches et de la vermine que les marchands soignent amoureusement et emportent partout où ils vont. En vertu de cette sage mesure, chaque voyageur est donc forcé d'emporter sa garniture de lit; or, comme entre Moscou et Orenbourg les voitures sont chauffées à une température presque insupportable, on n'a guère besoin d'autre couverture qu'un shawl ou une couverture de voyage. Le plus grand désagrément qu'on rencontre sur cette ligne est d'avoir affaire à environ une demi-douzaine de compagnies différentes, de sorte que l'infortuné voyageur est obligé de changer de voiture à peu près toutes les huit ou neuf heures, assez souvent au milieu de la nuit, au moment où, dormant du sommeil du juste, son imagination l'emportait au milieu de rêves dorés. La chaleur est souvent tropicale dans les voitures, 17° Réaumur étant la température qu'on y entretient d'ordinaire, sans se préoccuper de celle du dehors, et justement la température est extraordinairement basse en Russie en ce moment: pendant tout le temps du voyage, le thermomètre était à peine au-dessus de 0°; cependant nous avons eu un léger commencement de dégel. Il est vrai qu'il a tombé beaucoup de neige, mais l'hiver a été exceptionnellement doux. A Saint-Pétersbourg, tout le monde se plaignait de ne pouvoir aller en traîneau. Les nouvelles venues du nord de la Sibérie y signalent également un hiver très doux.

En arrivant à Orenbourg, je me rendis, avec mon interprète, à l'hôtel de l'Europe, que je trouvai illuminé comme s'il n'eût été que neuf heures du soir. Le cuisinier était encore debout, et le propriétaire avait eu soin de faire chauffer ses meilleures chambres à la température réglementaire en Russie. Celui-ci, après avoir gourmandé ses garçons, qui, à son gré, ne montraient pas assez de diligence dans le service, vint nous donner quelques détails confidentiels sur son origine et sur les raisons qui l'ont amené à s'établir dans une ville comme Orenbourg. Il nous énuméra ensuite les nombreux avantages que présentait son hôtel sur un établissement rival, et tout cela, j'en suis certain, pour arriver à me faire accepter un bain qu'il me proposa pour le lendemain matin. J'acceptai volontiers sa proposition, mais quand arriva le matin, je n'avais pas encore terminé ma toilette que je fus surpris de voir entrer dans ma chambre un personnage ayant belle prestance et la tournure militaire. Après la courbette réglementaire, il s'annonça comme le maître de police, Ustimovitch,—c'est le chef de la police d'Orenbourg,—ajoutant qu'il avait reçu l'ordre de Son Excellence le gouverneur de se tenir à mes ordres et de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour me rendre agréable mon séjour en cette ville. Il me dit, en outre, que la veille au soir il s'était rendu à la gare pour me recevoir et m'y avait attendu pendant une heure. Je dois dire tout de suite que le colonel Ustimovitch ne cessa de me combler d'attentions, et que plus tard, pendant la journée, il nous accompagna (en personne) dans les différents magasins où nous désirions acheter des vêtements et des fourrures pour le voyage. Après le départ du colonel, on m'annonça un second visiteur: c'était un officier subalterne de la police militaire qui était placé à ma disposition. A onze heures, je me fis conduire chez le gouverneur afin de lui présenter mes hommages.

Je fus à l'instant introduit dans le cabinet particulier du général Ostiafaff, qui me souhaita cordialement la bienvenue. Il me dit qu'il avait reçu le télégramme du gouverneur général, et qu'il serait heureux de me rendre tous les services dont j'aurais besoin. Il me demanda si je désirais une podoroschnaya; mais, comme vous le savez, j'en avais une que m'avait remise le gouverneur général lui-même. Nous nous entretînmes quelques instants du sort de l'infortunée Jeannette, puis je fus fort surpris d'apprendre que le gouverneur général mettait à ma disposition, pour faire le voyage d'Irkoutsk, son propre traîneau, qu'il avait laissé à Orenbourg, et qu'il avait écrit au général Ostafiaff à ce sujet. Je m'empressai naturellement d'accepter cette offre. Ce traîneau, comme je pus m'en convaincre plus tard, était un spacieux et confortable véhicule construit avec soin et parfaitement aménagé pour nous protéger contre les atteintes du froid rigoureux que nous devions sans doute rencontrer. De plus, nous pouvions nous y étendre complétement pour dormir à notre aise pendant la nuit. Il eût été impossible de trouver un pareil traîneau à acheter à Orenbourg, et ceux que nous aurions pu trouver, quoique bien inférieurs, nous auraient coûté au moins de 200 à 400 roubles. Certes, les faveurs du gouverneur général ne s'arrêtaient pas aux paroles aimables ou aux lettres de recommandation. Au moment où j'allai prendre congé de lui, le gouverneur m'exprima le désir d'être tenu au courant des progrès de mon voyage, afin de me faire parvenir les lettres ou télégrammes à mon adresse qui pourraient arriver après mon départ.

J'ai télégraphié aujourd'hui au lieutenant Danenhower, à Irkoutsk, pour lui annoncer mon arrivée ici et le jour probable de mon départ. Je l'ai prévenu en même temps que je le rencontrerais probablement à Krasnoyarsk, qui se trouve à deux mille cinq cents verstes environ d'Orenbourg et à mille verstes d'Irkoutsk. Comme il a une troupe nombreuse avec lui, il ne voyagera sans doute que pendant la journée, tandis que, seul avec mon compagnon, je voyagerai jour et nuit; nous nous rencontrerons donc vraisemblablement au point que j'indique. J'espère qu'il ne me faudra guère plus de trois semaines pour arriver à Irkoutsk, et de seize jours, à raison d'environ deux cents verstes par jour, pour atteindre Krasnoyarsk. En mesures anglaises, la distance à franchir entre Orenbourg et Irkoutsk est approximativement de 2,300 milles. Si je dois me rendre à Yakoutsk, la distance totale entre Orenbourg et cette dernière ville est d'environ 4,500 milles; un autre millier de milles me conduirait aux bords de l'Océan Pacifique. J'emporte avec moi, outre des télégrammes et des communications confidentielles pour le capitaine de Long et le correspondant du Herald, les lettres suivantes:

Noms des destinataires.Lieux d'envoi.
Lieutenant de LongRondant.
Jérôme J. Collins,New-York.
Lieutenant Chipp,Brooklyn, Kingston, New-York (2).
Lieutenant Danenhower,New-York, Washington (2), Carlisle, P. A; Georgetown, D. C.
Raymond L. Newcomb,Salem (8), Boston (3), East, Glouces, Nenbury port.
Dr Ambler,Baltimore.
Capitaine Dunbar,New London com. (2).
Herbert Leach,Boston, Penobscot (7).
James Bartlett,Laona, New-York.
Henry D. Warren,Philadelphia.
Louis Noros,New-York (3).
Henry Wilson,New-York.
Ingénieur Melville.New-York, Phil. (2), Washington.

CHAPITRE XIII.

Suite du voyage de M. Jackson.—De Orenbourg à Omsk[ [9].

Arrivée à Omsk.—Nourriture des voyageurs pendant le trajet.—Équipement d'un voyageur partant pour la Sibérie. —Provisions de bouche. —Attelage du traîneau. —Les petits chevaux sibériens. —Les routes sibériennes au mois de janvier. —La goëlette des steppes. —Ses allures. —Les traîneaux russes. —Leurs qualités. —Cinq heures d'immobilité au milieu des neiges sur la crête de l'Oural. —Efforts de notre attelage pour nous tirer de là. —Des loups, vrais ou imaginaires. —De la prétendue férocité des loups sibériens. —Notre mésaventure sur le sommet de l'Oural, n'est que le premier de trois châtiments que nous devions subir pour être partis un vendredi. —Second châtiment. —Les médecins tartares. —Cure merveilleuse. —Plaisir d'un voyage au milieu des steppes. —Curieux effets de neige. —Le roi Burran, dieu des tempêtes en Sibérie. —Malices de ce dieu. —L'époque des mariages. —Les maîtres de poste. —Une station d'hiver Kirghize. —La maison d'école. —Omsk et ses habitants.