Omsk (Sibérie occidentale), 6 février 1882.

Nous sommes arrivés hier à Omsk, capitale de la Sibérie occidentale, à huit heures quelques minutes. Notre voyage a duré deux cent vingt-huit heures consécutives, pendant lesquelles nous avons marché nuit et jour et franchi 1,540 verstes, soit environ 1,000 milles, sur les 2,700 qui marquent la distance entre Orenbourg et Irkoutsk. Ce long voyage, vu sa nouveauté, n'a nullement manqué d'intérêt pour moi. Le traîneau du général Anoutchine, bien que massif comme un brick hollandais, est un véhicule extrêmement confortable dans lequel, enveloppé de fourrures comme je l'étais, je n'ai nullement souffert de l'intensité du froid. Cependant, je crois que je n'aurais pu aller beaucoup plus loin sans prendre un peu de repos ou sans prendre quelque chaude boisson. Un homme peut supporter les froids les plus rigoureux lorsqu'il a une quantité suffisante de bonne nourriture pour entretenir la température interne, des vêtements chauds et de bonnes fourrures pour empêcher la déperdition de la chaleur créée et entretenue dans son propre corps. Mais pendant ce long voyage, nous n'avons trouvé que par exception des aliments fortifiants; depuis notre départ d'Orenbourg, nous n'avons guère mangé que de la soupe aux choux avec des tranches de viande bouillie qui avaient servi à la faire, du thé, du pain noir, et, de temps en temps, du lait bouilli pour notre déjeuner. Nous n'avons guère touché à ma provision de potages conservés, de beefsteaks froids et de sauces glacées. L'unique raison en est qu'il faut trop de temps pour les réchauffer; en outre, l'opération est souverainement ennuyeuse; de plus, nous n'avons, à la vérité, jamais été très affamés. Je préférais donc faire une ou deux étapes de plus avec une assiette de soupe aux choux ou un bol de lait chaud, plutôt que de perdre cinq ou six heures à étudier l'art de faire la cuisine en campagne. Si j'avais à faire un second voyage comme celui-ci, je crois que je serais tenté de toujours expédier en avant mon courrier accompagné d'un cuisinier français, et de me faire précéder ainsi d'une étape, d'abord, afin d'éviter l'insupportable ennui de me réveiller et de sortir de mon traîneau toutes les deux ou trois heures pour présenter ma podoroschnaya au maître de poste et lui payer d'avance le loyer de quatre chevaux pour l'étape suivante, et, en second lieu, pour trouver à manger le long de la route. Imaginez-vous, si vous le pouvez, que vous faites un voyage de neuf jours et de neuf nuits pendant lequel vous êtes forcé, à chaque station, d'abandonner le nid bien chaud que vous vous êtes fait dans vos fourrures, de sortir de votre traîneau, et, au milieu du froid intense d'une nuit glaciale, d'attendre pendant cinq ou dix minutes avant de pouvoir arracher le maître de poste à un sommeil de plomb, tout cela uniquement pour lui payer le prix de la course de ses chevaux que vous prenez pour un trajet de quinze ou vingt milles. Bien que cette désagréable corvée ne m'incombe pas à moi-même, je ressens une certaine commisération pour mon compagnon de plume, qui s'imposait cette pénible mission parce qu'il connaissait la langue russe et l'art de voyager en Sibérie. Mais, sauf ces misères inhérentes à un voyage dans cette contrée, notre route s'est faite jusqu'ici sans dangers et sans difficultés. La principale mésaventure qui nous soit arrivée est un arrêt forcé de cinq heures dans les amas de neige de l'Oural, et le seul contre-temps qui en soit survenu s'est borné à une couple d'oreilles et de joues gelées, et qui, heureusement, appartenaient à un de nos conducteurs, ou yemschiks, qui était sur le siège du traîneau.

Un coup d'œil sur le tableau des distances que nous avons parcourues entre Orenbourg et Omsk pourra vous donner une idée du côté le plus désagréable d'un voyage en Sibérie, et vous faire concevoir les souffrances qui attendent encore le lieutenant Danenhower et les neuf hommes qui l'accompagnent avant d'atteindre la première station de chemin de fer sur la frontière européenne. En vérité, quand je songe à la longueur du voyage que ces braves gens font en ce moment, je suis presque tenté d'en rester là de mon récit. Il n'est guère possible qu'ils puissent trouver des traîneaux aussi chauds et aussi confortables que celui mis si gracieusement à ma disposition par le gouverneur général; or, à moins qu'ils ne soient munis de bonnes fourrures, j'ai tout lieu de craindre qu'ils aient beaucoup à souffrir du froid, peu importe qu'ils voyagent pendant le jour ou pendant la nuit. Mais ce n'est que dans une prochaine lettre, lorsque j'aurai vu le lieutenant et ses hommes, et qu'ils m'auront fait le récit de leur expédition sur l'Océan Arctique et de leur voyage à travers la Sibérie, que je pourrai vous entretenir plus longuement à ce sujet.

Omsk se trouve à 1,000 milles ou 1,540 verstes d'Orenbourg, soit un peu plus du tiers de la distance de cette dernière ville à Irkoutsk. Nous avons fait en moyenne 150 verstes ou 100 milles par vingt-quatre heures: mais, dans les trois derniers jours, notre voyage a été beaucoup plus rapide que dans les cinq ou six premiers. Il faut attribuer la lenteur relative de notre marche, non pas tant aux amas de neige ou au mauvais état des chemins que nous avons rencontrés, qu'au temps consacré à préparer nos repas. Une heure perdue pour préparer notre déjeuner, une heure pour notre dîner et une heure pour notre souper nous donnaient un total de trois heures par jour ou l'équivalent de 30 milles. Je me suis donc vite décidé à laisser de côté les provisions et les friandises que nous avions apportées pour m'en remettre à la fortune du pot tout le reste de la route. Ensuite, par une distribution judicieuse de pourboires aux conducteurs, je suis parvenu également à réduire au minimum le temps passé aux stations, de sorte que le troisième ou le quatrième jour, nous avons fait 200 verstes par jour, et dans les vingt-quatre heures qui ont précédé notre arrivée à Omsk, nous avons franchi 235 verstes ou 150 milles, ce qui est une bonne allure, même en Sibérie. Dans les endroits où la route était bonne, nous avons souvent fait une verste en quatre minutes ou un mille en six, tout en conservant cette allure pendant quinze ou vingt milles consécutifs. Dans le district d'Orenbourg, c'est-à-dire d'Orenbourg à Troïsk, j'ai payé quatre kopecks, ou à peu près deux cents, par cheval et par verste; sur la route postale ordinaire, de Troïsk à Omsk, je n'ai plus payé qu'un kopeck et demi par mille et par cheval. Nous avions d'ordinaire cinq chevaux, à cause de l'épaisseur de la couche de neige qui couvrait la route. Quelquefois ce nombre a été réduit à quatre, mais fréquemment nous l'avons porté à six, et dans l'Oural nous en avons même eu jusqu'à huit pour nous tirer des amas de neige.

Les quelques jours que j'ai passés à Orenbourg ont été sérieusement employés à équiper le traîneau du gouverneur général. Nous avons eu, en outre, à faire l'achat de fourrures pour le voyage. Pendant tout ce temps, l'empressement à nous être agréable du chef de la police ne s'est pas démenti un seul instant. Quant à vous faire connaître les objets qui sont nécessaires à un voyageur s'embarquant pour la Sibérie, je n'ai pas de meilleur moyen que de vous faire l'énumération de mes emplettes.

Se tenir les pieds chauds étant le grand desideratum pendant un voyage en traîneau, j'avais acheté trois paires de chaussettes en laine pour protéger mes extrémités inférieures, qui, jointes à deux caleçons très chauds, des inexpressibles fort épais, et trois chemises en flanelle, devaient constituer la première enveloppe protectrice de mon corps. Une longue paire de bottes montant jusqu'aux cuisses, recouvertes elles-mêmes de bottes en feutre épais atteignant aux genoux, formaient le reste de mon équipement par en bas. Une longue redingote russe doublée de fourrure pour mettre sur la première enveloppe, et un large surtout en peau de renne garnie de ses poils à l'intérieur et à l'extérieur, complétaient l'accoutrement. Le surtout, bien que le moins cher, est le plus nécessaire de tous ces vêtements; avec lui, on peut braver les plus basses températures, car, étant imperméable à la chaleur, il empêche le corps de perdre la sienne propre, tout en opposant une barrière impénétrable au froid. Il est nécessaire de se protéger le cou et la tête autant qu'on le peut; j'avais donc acheté un cache-nez en laine d'Orenbourg pour me couvrir la gorge et les oreilles, ainsi qu'un bonnet très chaud comme coiffure, sur lequel je devais mettre un capuchon en poil de chameau tissé, tel qu'en fabriquent les Kirghiz. Ce dernier, auquel on donne le nom de baschlik, est hautement recommandé par le docteur Nordenskjold; au reste, il est en usage dans l'armée russe. C'est une coiffure chaude dont le bord antérieur peut, quand on veut dormir, être ramené sur la face, qu'il couvre en partie et préserve efficacement contre les morsures du froid le plus vif. Si j'ajoute à ce qui précède une couple de paires de gants bien chauds, j'en aurai fini avec la description de mon accoutrement, et je puis dire qu'ainsi cuirassé, je ne ressentis pas la moindre atteinte du froid pendant les quatre premiers jours du voyage, malgré que le traîneau restât ouvert. Par la suite, le nez fut la seule partie de mon corps qui eut à en souffrir, car cet utile appendice, qui fait l'ornement de notre visage, est très difficile à protéger, à moins de rendre la respiration difficile et embarrassée. Je fus, en outre, obligé d'acheter un grand tapis en peau pour couvrir le fond du traîneau, et toute une collection de coussins pour amortir les chocs et les soubresauts qu'on est toujours exposé à ressentir avec un véhicule de l'espèce du nôtre.

Comme provision de bouche, je m'étais muni d'une centaine de boîtes de potage conservé qu'il suffisait de faire dégeler et de chauffer; de quarante ou cinquante beefsteaks tout cuits; d'un petit flacon de cognac pouvant servir au besoin de thermomètre, si le mercure venait à se solidifier; d'un peu de beurre, de fromage, de quelques condiments, d'une poêle à frire, d'un pot à soupe, de couteaux, de fourchettes, etc. Nos provisions se congelèrent immédiatement, et, dans cette condition, pouvaient se conserver indéfiniment. Le fromage glacé et les condiments furent pour nous des ressources inappréciables dans les misérables stations de poste qu'on rencontre le long de la route. Nous n'avions ni vin ni bière; de l'eau froide ou du thé pendant toute la durée du voyage et, de temps à autre, du lait délicieux et des œufs frais furent les seules boissons que nous pûmes nous procurer.

Ainsi approvisionnés, nous partîmes, après que notre chargement eût été scientifiquement arrimé dans notre vaisseau des steppes par le propriétaire de l'hôtel de l'Europe, un Allemand des bords de la Baltique dont la maison peut être recommandée aux voyageurs qui se dirigent sur Orenbourg pour aller, soit en Sibérie, soit dans l'Asie centrale, car c'est de cette ville que partent les routes postales dans un grand nombre de directions. Orenbourg est aussi le centre des communications régulières avec Tashkend, dont la route est tout aussi fréquentée que celle d'Irkoutsk.

Nos préparatifs terminés, nous partîmes le vendredi matin. Cinq petits chevaux vigoureux étaient attelés à notre traîneau, un dans les brancards, deux autres à ses côtés (c'est l'attelage des troïkas) et deux de volée. Sur l'un de ces derniers était grimpé un petit garçon dont on n'apercevait que le manteau en peau de mouton et le capuchon de fourrure. Tout étant prêt, le conducteur, ou yemschik, monta sur le siège, tandis que deux cosaques à cheval nous attendaient pour nous escorter jusqu'à la sortie de la ville. Dès que le chef de la police nous eut fait ses adieux et nous eut souhaité bon voyage, le yemschik et le postillon firent retentir l'air de leurs cris. A ce signal, nos petits chevaux à la crinière hérissée baissèrent leurs naseaux jusqu'à terre et partirent à fond de train, enlevant le traîneau et nous emportant, au bruit du tintement joyeux de leurs grelots, jusqu'à la première station, éloignée de seize verstes. Leur ardeur ne se ralentit pas un seul instant. Ces vigoureux petits chevaux ne connaissent pas le trot; ils partent au galop, et si quelqu'un les active de temps en temps, le bout de l'étape est atteint en quelques minutes. Ce sont de braves et courageuses petites bêtes, au long poil, aux membres gros, laides à voir, mais souples comme des chats, rapides comme des cerfs, et d'une force surprenante. Avec elles, le fouet est inutile; il suffit ordinairement au yemschik, pour piquer leur susceptibilité, de faire entendre un juron amical ou de vanter, par des cris d'admiration, leur résistance à la fatigue et leur vitesse. Alors, ils bondissent et ne laissent guère voir qu'ils sentent le poids d'un traîneau quand la route est bonne.

N'allez pas cependant vous imaginer qu'un voyage en traîneau sur la neige des routes asiatiques ou sibériennes soit tout à fait aussi agréable qu'une promenade d'hiver sur la Cinquième Avenue ou à Central Park. Au début de la saison des neiges et des frimas, de petits trous se sont formés dans les routes des steppes; ces trous étaient insignifiants au commencement, c'étaient au plus de simples dépressions de niveau sur lesquelles les traîneaux passaient sans secousses bien sensibles. Mais l'hiver est la grande saison des voyages pour les caravanes de l'Asie centrale, et c'est à cette époque que des centaines de traîneaux, attelés de paisibles chameaux ou d'infatigables petits chevaux à long poil, de la plaine, s'alignent sur les routes qui conduisent à Orenbourg. En ce moment, ces traîneaux, lourdement chargés, ont passé en files interminables le long de ces routes, et quand le premier a rencontré une de ces ornières sur son passage, tous les autres l'ont suivi l'un après l'autre, de sorte que les petits trous de cet été sont aujourd'hui de véritables fondrières où les traîneaux plongent avec une impitoyable énergie. Les routes au-delà d'Orenbourg sont ainsi coupées par des ornières profondes pendant un grand nombre de milles, ce qui fait que votre traîneau subit le roulis et le tangage exactement comme entre Douvres et Calais.