Mais votre traîneau, cette goëlette des steppes, peut soutenir la gageure contre n'importe quel paquebot du Canal pour toutes espèces d'allures, et encore lui rendre des points pour un certain nombre de poses d'équilibre instable. Placez-vous à l'intérieur et comptez-les. Il y a d'abord le trou en avant, que vous reconnaissez quand votre traîneau s'élève comme les steamers du Canal et fait un plongeon furieux pour avoir le plaisir de se relever triomphalement, la seconde d'après, sur la crête de la vague suivante. D'autres plongeons moins hardis succèdent au plongeon désespéré que vous venez de faire avec votre véhicule, et vous finissez par vous imaginer que vous êtes revenu en terrain droit. Mais, pendant l'été, il s'est formé des ornières profondes comme des cavernes qui, vous pouvez en être sûr, n'ont point disparu de la surface du monde avec l'hiver, quoique la neige les ait recouvertes et nivelées. Soudain, comme si une vague d'une hauteur immense vous eût pris par le travers, vous roulez sur votre compagnon de voyage; vous vous imaginez alors être ignominieusement versé sur le côté de la route: pur effet d'imagination. Votre traîneau, après avoir fait une douzaine de mètres au plus sur le côté, reprend de lui-même sa position verticale et vous replace, avec un rude soubresaut, dans le sens de la perpendiculaire. Car si la construction des traîneaux russes est particulière, elle est cependant faite de manière à les empêcher de verser, sauf par un miracle, par un fossé ou par un précipice. Le traîneau proprement dit, sur lequel repose le corps du véhicule, est bâti entièrement en bois; les différentes parties sont assemblées entre elles par des joints bien faits et à grand renfort de cordes. Les patins, sans ferrure, sont très rapprochés,—à une distance de deux pieds et demi au plus. Mais ces traîneaux ont un appareil de sûreté, espèce de balustrade placée tout autour à environ un pied de terre, qui empêche tout accident. Le yemschik aura beau faire, il ne peut vous verser, et aucune collision sérieuse ne peut survenir pendant la route. Pendant la nuit, cette disposition présente des avantages spéciaux: vous rencontrez des caravanes sans fin; les conducteurs, depuis le premier jusqu'au dernier, sont tous endormis, tandis que votre yemschik, fier de son rang et ne tenant nullement à suivre, avec son traîneau, un des côtés de la route, continue à suivre la ligne droite, renverse tous les obstacles qui se trouvent sur son passage, et se maintient triomphant au milieu du chemin. Quelquefois les conducteurs de caravanes sont terriblement obstinés, mais il leur faut se résigner à voir leurs traîneaux lourdement chargés versés sur le côté de la route, au grand divertissement du yemschik, et sans trop de chagrin pour ces Asiatiques indolents, qui sont parfaitement accoutumés aux mauvais traitements que leur infligent les lords des routes postales.

Dans l'après-midi de notre second jour de voyage, nous atteignîmes la chaîne des monts Oural, ou, pour être plus exact, les derniers échelons de cette chaîne avant qu'elle ne s'abaisse pour disparaître presque complètement autour de la mer Caspienne et du lac Aral, non que je prétende par là qu'on doit faire fi des montagnes qu'on rencontre entre Orenbourg et Omsk, car elles s'élèvent encore à un millier de pieds au-dessus du niveau de la mer, mais leurs flancs arrondis, sans être entrecoupés de précipices, n'en sont pas moins assez dangereux pour les traîneaux. De routes, sur le penchant de ces montagnes, il est inutile d'en chercher; les caravanes de marchands, seules, y ont tracé des sentiers que le voyageur est forcé de suivre. De temps en temps, ces sentiers traversent la steppe, puis soudain font un détour à droite ou à gauche pour suivre le cours d'une rivière glacée, ou pour arriver plus loin au pied des montagnes. Juste en face de vous s'élève une colline insignifiante qui n'a pas plus de cent pieds d'élévation; les cris du yemschik vous préviennent que votre attelage va monter; celui-ci prend son élan, et les cinq ou six vigoureuses petites bêtes piquent une course sur le flanc de la colline et arrivent ainsi au milieu de la pente; mais il leur reste à atteindre le faîte. C'est alors que l'agilité et la sûreté de pied des petits chevaux sibériens se montrent dans tout leur jour, et que vous pouvez vous figurer que l'attelage qui vous traîne est composé de gros chats plutôt que de chevaux, car ils grimpent véritablement sur la pente inclinée. Après une heure ou deux de cet exercice, ils atteignent enfin la crête. L'heure du danger approche: la route contourne à mi-pente les flancs largement arrondis de la montagne; au moment où vous passez, elle est unie comme une glace, car une vingtaine de caravanes vous ont déjà précédé ce jour-là sur cette route. Soudain votre traîneau glisse rapidement sur le plan incliné où il est placé, et vous vous imaginez que le poids du véhicule va entraîner traîneau, attelage et tout le reste au bas de la pente. Rien de tout cela. Vos petits chevaux tournent brusquement leur tête vers le sommet, arrêtent le mouvement et reprennent leur route. Souvent il leur faut franchir plus d'un mille le long de la montagne en répétant nombre de fois cette manœuvre. Si, par hasard, les harnais étaient vieux et usés et venaient à se rompre, vous en seriez quitte pour une jambe ou un bras brisé, mais vous perdriez rarement la vie. Votre traîneau pourra glisser sur la pente et aller jusqu'au bas de la colline avec une vitesse vertigineuse, toutefois il ne sera jamais renversé.

Nous ne devions toutefois pas franchir les derniers échelons de l'Oural sans quelque aventure. Nous quittâmes la station, au pied de la chaîne, à cinq heures du soir, avec cinq chevaux attelés à notre traîneau. Le maître de poste jugeait ce nombre suffisant. Néanmoins, par précaution, il nous avait donné un postillon de renfort pour conduire la seconde paire de chevaux, car on avait changé la disposition de notre attelage, le cheval de brancards ayant été privé de ses deux acolytes, placés en avant. Le vent s'était élevé dans l'après-midi et soufflait avec violence au moment du départ. Nous nous trouvions alors en compagnie de deux marchands juifs qui, n'ayant aucun bagage dans leur traîneau, avaient réussi à nous suivre pendant une partie de l'après-midi. Il avait même été convenu que nous continuerions de marcher de conserve pour franchir le dernier chaînon de montagnes. Cette étape était, en effet, une des plus longues et la plus difficile de la journée: nous avions une vingtaine de milles à faire en plein pays de montagnes, et il nous fallait franchir la crête la plus élevée de la chaîne. Heureusement la nuit n'était pas sombre,—d'ailleurs, elle ne l'est jamais, dans ces régions couvertes de neige,—mais le vent commença à soulever toute cette neige, ce qui rendit l'air aussi opaque qu'un brouillard de Terre-Neuve. Ne pouvant plus rien distinguer le long de la route, nous nous installâmes commodément au fond de notre traîneau, ne laissant qu'une toute petite ouverture pour avoir un peu d'air pur; puis, semblables aux passagers qui, au milieu de la tempête, se réfugient dans leurs cabines, comptant sur l'habileté du capitaine pour les mener au port, nous abandonnâmes le soin de notre propre sûreté à l'adresse de nos yemschiks, et nous laissâmes conduire sans nous inquiéter des dangers que nous pouvions courir. Les mugissements de la tempête et le sifflement aigu de l'air qui pénétrait à l'intérieur du traîneau par la petite ouverture dont je viens de parler, couvraient tous les bruits du dehors, sauf le tintement des grelots et les cris répétés de notre yemschik en chef, qui encourageait son attelage, et ceux des postillons qui lui répondaient. C'était pour nous la seule preuve que nos conducteurs étaient toujours à leur poste. Vers huit heures, la température tomba presque subitement à 20° Réaumur au-dessous de zéro. De son côté, le vent redoubla de violence et semblait vouloir emporter le traîneau. Le son clair des grelots attachés aux harnais, qui jusque-là avait bercé nos oreilles de son agréable monotonie, se faisait bien entendre encore, mais ce n'était plus ce carillon joyeux et continu auquel nous nous étions habitués dans la plaine. De temps en temps, un amas de neige interrompait notre marche, mais nos courageuses petites bêtes repartaient après quelques minutes d'arrêt. Cependant ces échappées devinrent peu à peu de plus en plus rares, et finalement, juste au moment où nous allions atteindre la large crête de la montagne, les chevaux s'arrêtèrent net sans pouvoir avancer d'un pouce. Le conducteur descendit alors de son siège et vint nous prévenir que notre attelage était incapable de faire avancer le traîneau d'un pas de plus. Nous descendîmes, dans l'espoir qu'en l'allégeant de notre poids les chevaux pourraient le tirer de ce mauvais pas. La couche de neige qui couvrait le sol autour de nous avait trois pieds d'épaisseur et augmentait presque à vue d'œil. Quand le traîneau fut ainsi allégé, le yemschik se décida à faire une nouvelle tentative; peine inutile: les chevaux, quoique épuisés de lassitude, répondirent cependant avec courage à la voix de leur guide, et, comme s'ils comprenaient qu'on leur demandait un dernier effort, ils bondirent de toute la longueur de leurs traits; mais le traîneau resta immobile comme un terme. Les pauvres animaux enfonçaient dans la neige jusqu'au poitrail. Après plusieurs efforts simultanés, le désordre commença: chaque cheval se mit à faire des efforts individuels désespérés; tous tombaient les uns après les autres, mais se relevaient aussitôt pour recommencer, et semblaient décidés à succomber à la tâche plutôt que d'y renoncer. Mais, à la fin, le cheval des brancards tomba complétement épuisé et resta étendu dans la neige. Pendant tout ce temps, les conducteurs, connaissant bien leurs animaux, ne firent pas une seule fois usage du fouet; ils savent, en effet, que lorsque leurs chevaux renoncent à la besogne, malgré leurs cris et leurs encouragements, c'est qu'ils n'en peuvent plus.

C'est ainsi que le jeudi, à dix heures du soir, nous nous trouvâmes arrêtés sur la croupe la plus élevée de l'Oural, à dix milles de la station du versant opposé la plus voisine, au moment où une violente tempête déchargeait sur nous toute sa fureur. Dans cette position, il ne nous restait qu'à envoyer au village voisin chercher des hommes et des chevaux de renfort. Nous ordonnâmes donc à deux des postillons de s'y rendre à cheval et de revenir avec du secours dans le plus bref délai. Mais en voyant partir ses deux collègues, notre yemschik en chef parut pris d'une véritable terreur de rester seul avec les chevaux, et insista beaucoup pour obtenir l'autorisation de se joindre à eux. Peut-être eut-il raison. On savait, en effet, que des troupes nombreuses de loups rôdaient dans les montagnes, et des chevaux épuisés devaient certainement être un appât suffisant pour les attirer. Nous le laissâmes donc partir, et bientôt après nous vîmes disparaître chevaux et cavaliers derrière la crête de la montagne. Peu à peu, nous cessâmes d'entendre le tintement des grelots, et nous nous trouvâmes seuls pour veiller à notre propre conservation et à celle du traîneau du gouverneur. D'étranges idées remplissent l'esprit de gens laissés en pareille situation. Nous ignorions combien de temps il nous faudrait attendre du secours. Les hommes partis pour l'aller chercher ne rencontreraient-ils point des amas de neige plus considérables qui les empêcheraient de revenir nous porter assistance? Malgré ces pensées peu encourageantes, nous résolûmes de prendre patience et de nous tenir sur nos gardes. Nous tirâmes nos armes, bien déterminés, si les loups venaient à se montrer, à faire bonne contenance, et, s'ils nous attaquaient, à grimper sur le haut du traîneau pour nous y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Comme le bruit du vent couvrait tous les autres, nous ne pouvions espérer entendre les hurlements de ces bêtes féroces s'ils venaient à s'approcher; nous devions nous tenir aux aguets. Tout à coup, nous aperçûmes, à travers le brouillard et à cent cinquante ou deux cents mètres, un petit point noir auquel notre imagination pouvait prêter n'importe quelle forme. Bientôt après, nous en distinguâmes un second que nous n'avions certainement point encore remarqué; puis plusieurs autres: c'étaient donc des loups, ou bien encore quelque buisson dont le vent avait enlevé la neige. Nous les surveillâmes attentivement; mais ils semblaient se mouvoir. Nous nous décidâmes alors à leur envoyer nos balles. Nous fîmes feu; mais les points noirs restèrent immobiles, soit que nos coups eussent porté juste,—ce qui est fort improbable,—soit que ces points ne fussent que de simples buissons plantés là pour indiquer aux conducteurs de traîneaux leur chemin au milieu de cette vaste nappe de neige. Lequel des deux était-ce? Il m'est impossible de le dire, quoique mon compagnon, qui a résidé pendant trois ans en Sibérie, soutînt mordicus que nous avions eu affaire à des loups. Malgré cette alerte, nous sentant fatigués à la longue et à moitié gelés, nous rentrâmes dans notre traîneau et nous nous ensevelîmes dans nos fourrures, pour attendre notre délivrance, sans plus nous préoccuper des loups que s'ils n'existaient pas. L'attente fut longue et pénible, car cinq heures s'étaient écoulées avant que nous entendissions le tintement des grelots dans le lointain. Peu de temps après, nous distinguâmes enfin, à travers le brouillard, un petit troupeau de chevaux traçant leur route au milieu du manteau blanc dont la montagne était recouverte, et les cris et les clameurs de nos hommes nous annoncèrent que nous allions être tirés de notre situation peu enviable. Une bande de paysans armés de larges pelles en bois suivaient nos libérateurs et venaient pour ouvrir une tranchée dans l'amas de neige où nous étions restés en détresse. Dix minutes d'un travail opiniâtre, et le terrain était déblayé devant nous. Nos postillons enfourchèrent leurs chevaux, et bientôt après on eût pu nous voir, dans notre véhicule, monter et descendre en bondissant sur le flanc de la montagne. Enfin, vers quatre heures du matin, nous atteignîmes la station voisine. C'était le dimanche. En arrivant, nous trouvâmes nos deux bons amis de la veille, les deux juifs asiatiques, endormis et ronflant bruyamment sur les deux seuls bancs inoccupés de la salle de la station. Ils nous avaient suivis, avec leur léger traîneau, jusqu'au moment où nous étions restés en détresse, puis, profitant des ténèbres, s'étaient dérobés tranquillement à notre vue; ils n'avaient pas même eu l'obligeance d'avertir le maître de poste de la situation critique où nous nous trouvions. Révoltés d'une semblable conduite, nous fîmes immédiatement changer nos chevaux, et nous les laissâmes là en leur souhaitant charitablement d'être bientôt pris dans un amas de neige et de n'en jamais sortir.

Maintenant revenons aux loups. Je suis forcé, malgré moi, d'admettre que ceux de Sibérie, ou plutôt de la Sibérie méridionale et de la province d'Orenbourg, n'ont pas l'habitude d'attaquer les voyageurs sur les routes.

Fieffés poltrons, ils peuvent hurler et suivre les gens isolés, mais en règle générale ils se bornent à attaquer pendant la nuit les basses-cours des fermes dans les villages, pendant le jour, à guetter un jeune poulain, un mouton écarté de son troupeau ou échappé à l'œil vigilant du pasteur nomade. Pendant toute la durée de nos longs voyages de nuit, nous n'avons aperçu que treize loups, non compris nos loups imaginaires de l'Oural. Trois jours après l'aventure que je viens de raconter, sur les sept heures du soir, pendant que nous étions occupés à admirer le paysage de neige au clair de la lune, mon compagnon s'écria: «En voilà!» Je regardai, et je vis onze de ces animaux, gros comme des renards arrivés à toute leur taille, qui traversaient tranquillement la route. Quand nous fûmes passés, ils s'arrêtèrent pour nous regarder sans témoigner la moindre crainte. Nous fîmes arrêter notre attelage, et, sortant du traîneau, nous eûmes le temps de prendre nos armes, de les charger et de faire feu avant qu'ils bougeassent, comme s'ils étaient indécis sur ce qu'ils avaient de mieux à faire: rester à portée de nos balles, où ils étaient relativement en sûreté, ou continuer leur chemin, peut-être au risque de se faire tuer. Plus tard nous en vîmes deux autres qui, après avoir traversé la route devant nous, attendirent que nous eussions fait feu sur eux, pour prendre leur course vers un endroit moins périlleux. Pour montrer combien les loups sont peu dangereux en Sibérie, j'ajouterai que rarement les conducteurs de traîneaux signalent leur présence. Le genre de chasse que leur font les paysans des contrées que nous avons traversées en est une autre preuve: quand ceux-ci désirent se débarrasser des rapines et des brigandages commis par ces carnassiers dans leurs basses-cours ou dans leurs troupeaux, ils s'arment d'un gros bâton puis montent sur leurs rapides petits chevaux, et s'en vont les assommer dans les steppes. Ceci est facile quand la neige est encore molle et n'a qu'un pied environ d'épaisseur, car le loup, bientôt épuisé, finit par perdre la respiration et s'assied sur la neige, où il attend tranquillement le chasseur, qui l'assomme avec son bâton. Quant à poursuivre les traîneaux, je suis porté à croire que les loups ne le font jamais sur les grandes routes suivies par les courriers. Le thème favori sur lequel un voyageur en Sibérie aime à broder est cependant de dépeindre la course échevelée qu'il a été obligé de faire, poursuivi par une bande de loups affamés; de raconter comment il a tué celui qui approchait son traîneau de plus près, et comment aussi (en dépit du proverbe) ces voraces carnassiers ont dévoré leur compagnon et leur guide, tandis que son yemschik, frappant à coups redoublés sur ses chevaux, leur faisait atteindre une vitesse vertigineuse, et à la fin déposait son voyageur en sûreté à la station voisine. Je sais que la relation d'un voyage en traîneau à travers la Sibérie manquerait de son principal attrait, s'il ne contenait le récit d'une pareille aventure; mais je sais aussi que les loups ne sont pas nombreux sur les routes postales de ce pays, ou, s'ils sont nombreux, ce sont des animaux assez poltrons pour ne pas faire courir au voyageur plus de danger que n'en offriraient des renards. Je suis même porté à croire que plus d'un chien inoffensif a péri, sacrifié à l'ambition de voyageurs avides d'avoir à raconter quelque aventure émouvante. A chaque station de poste, en effet, on trouve un certain nombre de ces bonnes bêtes, qui ressemblent assez à des loups. Ces animaux appartiennent à la station et sont peut-être les favoris des yemschiks eux-mêmes; ils aiment à suivre leur maître véritable ou d'adoption jusqu'à la station voisine et à revenir avec lui. Très souvent il peut arriver qu'un couple de ces chiens, n'ayant rien de mieux à faire ici-bas, se fourre dans la tête de vous servir d'escorte en galopant paisiblement le long du traîneau. Ils courent alors un grand risque de payer de leur vie cette innocente fantaisie. Gare à eux, en effet, si le voyageur vient à les apercevoir pendant la nuit, car à la vérité, la mort d'un chien ne peut-elle pas, tout aussi bien que celle d'un loup, servir de thème à une imagination fertile pour broder sa petite histoire émouvante? Pour moi, je vous dépeins les loups tels que je les ai vus jusqu'à présent. Si plus tard, je viens à rencontrer sur ma route quelques-uns de ces colosses décharnés décrits par certains voyageurs, alors peut-être aurai-je à changer complétement de langage à leur sujet.

Aux yeux de mon compagnon de voyage, la mésaventure qui nous était survenue sur le sommet de l'Oural n'était que le juste châtiment de l'acte sacrilège que nous avions commis en partant un vendredi. Cette révélation ne laissa point d'exciter mon hilarité. «Attendez et vous verrez, continua-t-il en souriant à son tour, nous aurons trois accidents au moins avant d'obtenir le pardon de cette faute.»

L'incident suivant parut lui donner raison, car le second châtiment ne devait pas se faire attendre. Nous étions au dimanche; ce jour-là nous arrivâmes vers midi à Bamsaja, qui est la première station après Orsk. Étant pressés par la faim nous nous y arrêtâmes avec l'intention de dîner. Comme le maître de poste n'avait rien à nous donner, nous nous décidâmes à puiser dans nos provisions, où je pris une boîte de potage préparé, et, pendant que mes compagnons s'occupaient de la vaisselle et de la batterie de cuisine, je me mis en devoir d'ouvrir cette boîte. J'avais fait à Orenbourg l'acquisition d'un instrument spécial pour ce genre d'opération. L'instrument, il est vrai, était des plus primitifs, et je n'avais jamais fait d'apprentissage; mais je dus cependant m'y prendre avec une maladresse peu ordinaire, car, en finissant de détacher le couvercle de la boîte, je me l'enfonçai jusqu'aux articulations des deux doigts de la main droite. Cette blessure fort douloureuse laissait échapper beaucoup de sang. L'hémorrhagie devint même si abondante, que je commençai à craindre de perdre pour longtemps l'usage de mes deux doigts, d'où serait résultée pour moi l'impossibilité d'écrire. «Allons, me dit mon compagnon, je ne connais qu'une chose à faire en cette circonstance. Voulez-vous que j'envoie chercher le médecin tartare du village? Ces gens font des cures réellement remarquables. Étant à Irkoutsk, j'ai moi-même été guéri d'érysipèles aux pieds, par un de ces médecins, lorsque tous les docteurs m'avaient abandonné.»—«Très bien, lui répondis-je, appelez qui vous voudrez, homme ou femme, peu m'importe, dès lors qu'il pourra arrêter le sang.»

Ce sont d'étranges personnages, ces docteurs de village, ordinairement d'origine tartare, chez qui l'art de guérir se transmet de génération en génération d'une façon toute particulière. Un homme, par exemple, ne révèle point son secret ni ses formules, à ses enfants mâles, mais à ses filles; et celles-ci, à leur tour, ne les transmettent qu'à leur descendance masculine. Le docteur fut trouvé plus promptement que nous ne l'avions espéré, le maître de poste nous ayant dit que le yemschik qui devait nous conduire à la station voisine, s'était rendu fameux par ses cures. On le fit appeler; c'était un homme encore jeune, vêtu de peaux de moutons grossières, mais d'un abord et d'un aspect agréables. Il entra dans la salle, examina mes blessures pendant un moment, puis demanda à mon compagnon mon nom et celui de mon père: «Ivan Ivanovitch, c'est-à-dire Jean fils de Jean, lui répondit celui-ci, ajoutant que j'espérais être complétement guéri dans deux jours.» Ainsi renseigné sur mon nom et sur ma parenté, le paysan posa un de ses doigts sur l'extrémité de mes doigts blessés. Il leva les yeux au plafond, murmura à demi-voix une prière ou formule mystérieuse, dans un jargon tartare, auquel je ne compris naturellement rien. Je pus cependant distinguer les deux noms Ivan Ivanovitch, ce fut tout. Il ajouta seulement que mes blessures seraient guéries dans le délai fixé. Je jetai les yeux sur mes deux doigts, dont le sang avait coulé jusque-là avec tant d'abondance, qu'il s'en était formé une petite flaque sur le plancher, et je fus fort étonné de voir l'hémorrhagie arrêtée comme par un effet magique. Une ligne rouge de sang s'était déjà formée entre les lèvres des deux coupures. J'étais stupéfait, mais le fait était là. «Rien de plus?» demandai-je. «Rien du tout», me répondit le paysan; tenez votre main tranquille et les blessures vont se fermer. Je pris cependant la précaution de placer une petite pièce de coton-laine sur les coupures et d'envelopper mes doigts dans un mouchoir. Deux jours après, les lèvres des deux plaies étaient presque complétement reprises, et je pouvais recommencer à me servir de mes doigts pour inscrire mes notes sur mon carnet. Au moment où j'écris cette lettre, deux petites raies rouges sur les articulations de mes doigts, indiquent seules que j'ai été coupé en cet endroit. La guérison a été si parfaite, que mes doigts sont aussi souples aujourd'hui qu'ils l'étaient huit jours avant que je n'essayasse d'ouvrir la malheureuse boîte.

Cette petite histoire pourra paraître un peu bizarre et indigne d'être rapportée; car peut-être est-il ordinaire que des coupures dans les articulations des doigts se ferment d'elles-mêmes en deux jours, et d'une manière si complète, qu'on peut se servir de sa main pour écrire sans ressentir la moindre douleur et sans craindre de voir la plaie se rouvrir; c'est ce que j'ignore. Cependant, hier, je montrai les cicatrices de mes doigts à un docteur allemand, qui habite Omsk, et il ne put s'empêcher de reconnaître que la guérison s'était opérée avec une rapidité vraiment remarquable, ajoutant que les déchirures de ce genre sont généralement très gênantes pendant dix ou quinze jours; au reste, il m'avoua que les praticiens du pays reconnaissent parfaitement la puissance mystérieuse que possèdent les médecins indigènes. Naturellement je n'entrerai point dans la discussion de ce sujet au point de vue psychologique.